Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Elle n’avait jamais entendu de bruit plus sublime. Le ciel était envahi par l’enfer, la rage des anges. Elle se fichait bien qu’ils touchent la prison. Tant mieux, même.
Dehors, les gardiens tiraient à la mitrailleuse : staccato de salves dans le ciel noir. Les balles retomberaient en pluie sur un bidonville quelconque. Des crétins. C’étaient des crétins. Des amateurs.
Ils vinrent la chercher dans la matinée. Deux matons. Ils transpiraient, ce qui n’avait rien de surprenant, tout le monde transpirait en prison, mais ils étaient agités, sur les nerfs, les yeux agrandis, et ils puaient la terreur.
« Alors, comment se passe la guerre ? demanda Laura.
— Pas la guerre », dit numéro 1, une brute d’âge mûr qu’elle avait vue bien des fois. Ce n’était pas un de ceux qui l’avaient frappée. « Des manœuvres.
— Des manœuvres de raid aérien ? Au beau milieu de la nuit ? En plein centre de Bamako ?
— Oui. Notre armée. En manœuvres. Vous en faites pas.
— Vous croyez que je vais croire ces conneries ?
— Silence ! » Ils lui attachèrent les menottes. Sans douceur. Ils lui faisaient mal. Elle se moqua d’eux. Intérieurement.
Ils la conduisirent en bas, dans la cour. Puis la forcèrent à monter à l’arrière d’un camion. Pas un panier à salade de la police secrète mais un camion bâché militaire, barbouillé de camouflage désert gris et jaune. Il était équipé de bancs de bois pour transporter les troupes, et de jerrycans d’eau et de gazole.
Ils lui attachèrent les jambes à l’un des montants, sous la banquette en bois. Elle s’assit, exultante. Elle ne savait pas où on l’emmenait, mais ce serait toujours autre chose désormais.
Elle resta assise ainsi, en nage, en pleine chaleur pendant dix minutes. Puis ils firent monter une autre femme. Blanche, blonde. Qu’ils attachèrent à l’autre banc, avant de redescendre et de rabattre la ridelle.
Le moteur démarra en grondant. L’engin s’ébranla avec une secousse. Laura examina l’étrangère. Elle était blonde, maigre et décharnée, en tenue de prisonnier à rayures. Dans les trente ans. Un air très familier. Laura se rendit compte qu’elle et la femme se ressemblaient assez pour passer pour deux sœurs. Elles se dévisagèrent et s’adressèrent un sourire timide.
Le camion franchit les portes.
« Laura Webster ! dit Laura.
— Katje Selous. » L’étrangère se pencha, tendant ses deux mains entravées. Elles se saisirent mutuellement les poignets et les serrèrent ainsi, avec force, maladroitement, en souriant.
« Katje Selous, corps de l’ACA ! dit triomphalement Laura.
— Quoi ?
— J’ignore ce que ça veut dire… Mais je l’ai vu sur une liste de prisonniers.
— Oh ! dit Selous. Corps de l’Action civile azanienne. Oui, je suis médecin. En camp d’assistance. »
Laura plissa les yeux. « Vous êtes d’Afrique du Sud ?
— On dit l’Azanie, maintenant. Et vous, vous êtes américaine ?
— Groupe industriel Rizome.
— Rizome. » Selous épongea la sueur de son front pâle de recluse. « Je suis incapable de les distinguer, toutes ces multinationales… » Puis son visage s’illumina. « C’est vous qui fabriquez la lotion solaire ? Celle qui vous rend noir ?
— Hein ? Non ! » Laura marqua un temps, réfléchit à la question. « J’sais pas. Peut-être que si, aujourd’hui. Je suis restée un bout de temps hors du coup…
— Je crois bien que c’est vous qui la fabriquez. » Selous avait un air solennel. « C’est très important, c’est magnifique.
— Mon mari en utilisait, dit Laura. Il se peut qu’il ait donné l’idée à Rizome. Il est très intelligent, mon mari, David, c’est son nom. » Parler de David fit d’un coup remonter du tombeau tout un pan enfoui de son âme. Elle était là, enchaînée à l’arrière d’un camion partant pour Dieu sait où, mais quelques paroles miraculeuses avaient suffi à lui faire réintégrer le monde. Le vaste monde sensé des maris, des enfants et du travail. Les larmes se mirent à ruisseler sur son visage. Elle sourit à Selous, haussa les épaules pour s’excuser, puis baissa les yeux.
« Ils vous ont gardée en isolement, hein, dit Selous, avec douceur.
— On a aussi un bébé, bafouilla Laura. Une fille, Loretta.
— Ils vous ont détenue plus longtemps que moi, dit Selous. Ça fait presque un an qu’ils m’ont enlevée du camp. »
Laura secoua la tête, violemment. « Est-ce que… » Elle s’éclaircit la voix. « Est-ce que vous êtes au courant de ce qui se passe ? »
Selous acquiesça, « Plus ou moins. Par ce que j’ai appris des autres otages. Les deux dernières nuits – c’étaient des raids aériens azaniens. Mes compatriotes. Peut-être même nos commandos. Je crois qu’ils ont touché des réservoirs de carburant… le ciel a été embrasé toute la nuit !
— Les Azaniens », dit Laura, tout haut. Alors, c’était ça. Ce qu’elle venait de vivre. Un accrochage entre le Mali et l’Azanie. Ça paraissait obscur et improbable. Non pas le déclenchement d’un incident en Afrique, il y en avait en permanence. Ça faisait les pages intérieures des journaux, quelques secondes sur les réseaux câblés. Mais que ça ait eu lieu pour de vrai, dans un monde réel de poussière, de chaleur et de métal qui vole…
Les Sud-Africains ne faisaient pas souvent les gros titres. Ils n’étaient pas très bien vus. « Vos compatriotes ont dû parcourir une sacrée distance.
— Nous avons des porte-avions, dit fièrement Selous. Nous n’avons jamais signé votre convention de Vienne.
— Oh ! Hm-hm. » Laura hocha la tête, les yeux vides.
Selous l’examina d’un œil critique, en toubib traquant les signes cliniques. « Ils vous ont torturée ?
— Quoi ? Non, » Laura marqua une pause. « Il y a trois mois à peu près, ils m’ont battue. Après que j’ai cassé un appareil. » Elle se sentait gênée d’avoir seulement mentionné ce détail. Cela semblait tellement hors de propos. « Pas comme ces pauvres gens du dessous.
— Mmmmmm… oui, ils ont souffert, » C’était un constat. Curieusement détaché, le jugement de quelqu’un qui en avait vu. Selous tourna son regard vers l’arrière du camion. Ils étaient maintenant en plein Bamako, paysage cauchemardesque de huttes et de taudis entassés à perte de vue. Des panaches de fumée jaune sale s’élevaient d’une raffinerie au loin.
« Et vous, ils vous ont torturée, docteur Selous ?
— Oui. Un peu. Au début. » Un temps d’arrêt. « Avez-vous été agressée ? Violée ?
— Non. » Laura secoua la tête. « Ça ne leur est apparemment même pas venu à l’idée. Je ne sais pas pourquoi… »
Selous s’appuya contre le dossier, hocha la tête. « C’est leur politique. Alors ce doit être vrai, je suppose. Que le chef du FAIT est une femme. »
Laura était abasourdie. « Une femme. »
Selous eut un sourire amer. « Oui… Nous autres du sexe faible avons tendance à faire notre chemin aujourd’hui.
— Quel genre de femme pourrait…
— D’après la rumeur, ce serait une milliardaire américaine d’extrême droite. Ou une aristocrate britannique. Peut-être les deux, eh, pourquoi pas ? » Selous voulut écarter les mains, pour indiquer son scepticisme ; ses menottes cliquetèrent. « Des années durant, le FAIT n’a été qu’une bande de mercenaires. Et puis tout d’un coup… l’organisation parfaite. Un nouveau chef, quelqu’un d’intelligent et de décidé… porteur d’une vision. Une fille moderne dans notre genre. » Elle étouffa un rire.