Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Il ne semblait guère y avoir à ajouter sur le sujet. C’était sans doute un mensonge, de toute manière, « À votre avis, où nous emmènent-ils ?
— Vers le nord, dans le désert – ça au moins, j’en suis sûre. » Selous réfléchit. « Au fait, pourquoi vous ont-ils tenue bouclée à l’écart de nous autres ? On ne vous a jamais vue. On voyait votre bonne, c’est tout.
— Hein ?
— Votre compagne de cellule, la petite informatrice bambara envoyée du rez-de-chaussée. » Selous haussa les épaules. « Désolée. Vous savez comment ça se passe dans un quartier de prison. On devient un peu cinglé. Ils vous appelaient la Princesse. Rapunzel, hein.
— On devient cinglé, dit Laura. J’ai cru voir mon Personnage Optimal. Mais en fait, c’était vous, n’est-ce pas, docteur ? On se ressemble beaucoup toutes les deux. Vous êtes venue me soigner après mon tabassage, n’est-ce pas ? »
Selous plissa les yeux, dubitative. « “Personnage Optimal.” Très américain… Vous êtes californienne ?
— Texane.
— Ce n’était certainement pas moi, Laura… Je ne vous avais jamais vue de ma vie. »
Long silence étrange.
« Vous trouvez vraiment qu’on se ressemble ?
— Tout à fait, dit Laura.
— Mais je suis une Boer, une Afrikaner. Et vous, vous avez ce type hybride américain. »
Elles avaient abouti à une impasse. La conversation demeura en suspens tandis que chaleur et poussière bouillonnaient au-dessus du plateau vide à l’arrière du camion. Elle était en face d’une étrangère. Quelque part, elles avaient raté une connexion. Laura avait déjà soif et elles n’étaient même pas encore sorties de la ville.
Elle fit un effort pour renouer le fil.
« Ils m’ont gardée en isolement parce qu’ils disaient que j’avais découvert des secrets atomiques. »
Selous se redressa, saisie. « Avez-vous vu une bombe ?
— Quoi ?
— Le bruit court qu’il existe un polygone de tir dans le désert du Mali. Où le FAIT aurait tenté de construire une bombe.
— Première nouvelle, dit Laura. J’ai vu leur sous-marin, malgré tout. Ils disaient qu’il emportait des têtes nucléaires. Il avait effectivement plusieurs missiles. Ça du moins, j’en suis sûre, parce qu’ils ont touché et coulé le bateau à bord duquel je me trouvais.
— Des Exocets ? demanda gravement Selous.
— Oui, c’est ça, tout à fait.
— Mais ils auraient pu avoir des missiles à plus longue portée, hein ? Suffisante pour atteindre Pretoria ?
— Je suppose. Mais ça ne prouve pas qu’il s’agissait d’engins nucléaires.
— Mais s’ils nous conduisent à ce polygone de tir et que nous y trouvons un immense cratère de sable vitrifié, ça prouverait bien quelque chose, pas vrai ? »
Laura ne dit rien.
« Ça corrobore ce que m’a dit le gardien, un jour, dit Selous. Qu’ils n’avaient pas vraiment besoin de moi comme otage, que nos cités elles-mêmes étaient des otages, si seulement on savait…
— Mon Dieu, mais pourquoi les gens parlent-ils de la sorte ? dit Laura. La Grenade, Singapour… » Elle se sentait soudain très lasse.
« Vous savez ce que je pense, Laura ? Je pense qu’ils nous conduisent à leur polygone de tir. Pour y faire une déclaration, d’accord ? Moi, parce que je suis azanienne et que nous autres Azaniens sommes le peuple qu’ils ont besoin d’impressionner en ce moment. Vous, parce que vous avez vu leur sous-marin nucléaire. Leur dispositif de lancement.
— Possible, je suppose. » Laura pesa la question. « Et ensuite ? Est-ce qu’ils vont nous libérer ? »
Le regard vert de Selous se fit lointain, distant. « Je suis une otage. Ils ne laisseront pas l’Azanie les attaquer sans contrepartie. »
Laura refusa d’accepter cela : « Plutôt dérisoire, comme contrepartie, non ? Tuer deux prisonnières sans défense ?
— Ils nous tueront sans doute devant les caméras. Avant d’envoyer la cassette aux Renseignements militaires azaniens, dit Selous.
— Mais vous, les Azaniens, vous le diriez à tout le monde, de toute manière, non ?
— Nous avons mis les gens en garde contre le FAIT depuis le début. » Le ton était méprisant. « Personne ne nous croirait si nous disions que le Mali a la bombe. Personne ne croit ce que nous disons. On se contente de ricaner et de nous traiter d’“État impérialiste agressif”.
— Oh ! biaisa Laura.
— Mais nous sommes un empire, dit Selous avec fermeté. Le président Umtali est un grand guerrier. Tous les Zoulous sont de grands guerriers. »
Laura acquiesça. « Chez nous, en Amérique, euh, nous avons eu aussi un président noir.
— Oh ! votre type, là, c’était du pipeau. Vous autres Yankees, vous n’avez même pas de vrai gouvernement – rien que des cartels capitalistes, hein. Alors que le président Umtali s’est battu lors de notre guerre civile. Il a ramené l’ordre là où ne régnait que la sauvagerie. Un général brillant. Un authentique homme d’État.
— Ravie d’apprendre que tout baigne chez vous.
— Le peuple noir azanien est le plus grand peuple noir du monde ! »
Elles étaient là, assises face à face, en nage. Laura ne pouvait pas laisser passer ça. « Écoutez, je ne suis peut-être pas une grande nationaliste yankee, mais quand même… vous savez… le jazz, le blues, Martin Luther King, ça vous dit rien ? »
Selous se tortilla sur sa banquette. « Martin King. Il a vécu une sinécure, comparé à notre Nelson Mandela.
— Ouais, mais…
— Vos Noirs yankees ne sont même pas de vrais Noirs, pas vrai ? D’abord, ce sont tous des basanés, en fait. Ils ressemblent à des Européens.
— Hé là, une minute !
— Vous n’avez jamais vu mes Noirs, mais moi je les ai vus, les vôtres. Vos Noirs américains encombrent tout nos meilleurs restaurants, viennent dépenser leur monnaie forte dans nos casinos de Sun City et ainsi de suite… Ils sont riches, et mous.
— Ouais, je viens moi-même d’une ville touristique.
— Nous, nous avons une économie de guerre, nous avons besoin de liquidités… Pour lutter contre le chaos… l’interminable cauchemar qu’est l’Afrique… Nous les Africains, nous savons ce qu’est le sacrifice. » Elle marqua un temps d’arrêt. « Ça vous paraît brutal, hein ? Je suis désolée. Mais vous, les étrangers, vous ne comprenez pas. »
Laura tourna la tête vers l’arrière du camion. « C’est vrai.
— On dirait que c’est le lot de ma génération de devoir payer les erreurs de l’histoire.
— Vous êtes vraiment convaincue qu’ils vont nous tuer, n’est-ce pas ? »
Selous semblait distante. « Je suis désolée que vous soyez embringuée là-dedans.
— Ils ont tué un homme sous mon toit, dit Laura. C’est là que tout a commencé pour moi. Je sais que ça n’a pas l’air de grand-chose, une mort, comparé à ce qui s’est passé en Afrique. Mais je ne pouvais pas laisser passer ça. Je ne pouvais pas me défaire comme ça de ma responsabilité pour ce qui s’était déroulé sous mon propre toit. Croyez-moi, j’ai eu tout le temps d’y réfléchir. Et je persiste à croire que j’ai eu raison, même si ça m’a tout coûté. »
Selous sourit.
Ils avaient rattrapé un convoi. Deux half-tracks s’étaient ébranlés à leur suite, cahotant sur les ornières de la route, les longues baguettes cannelées du canon de leur mitrailleuse dansant sur les tourelles.
« Ils pensent avoir une réponse, dit Selous, en regardant les half-tracks. C’était pire au Mali avant qu’ils arrivent.
— Je ne parviens pas à imaginer quelque chose de pire.
— Ce n’est pas une chose que vous pouvez imaginer – il faut la voir.