Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
Volod se tourna vers Emöke. « Chante pour ces pauvres imbéciles, Folle », lui dit-il avec gentillesse.
À leur entrée dans Constance, Emöke chantait encore, le regard perdu, et la foule se pressait derrière elle, comme une procession suivant la Madone.
Quatrième partie
56
La première sensation que Mikael ressentit fut de l’effarement. Constance semblait en état de siège. Tout autour de la cité avait surgi une ville entière de campements, cinq fois plus grande. Certains pavillons ressemblaient à des palais, avec leurs étoffes précieuses aux couleurs éclatantes soutenues de hautes piques dorées. Surmontés de flèches en bois peint ils avaient l’apparence de petites cathédrales. Au sommet flottaient des bannières impériales, nobiliaires, militaires ou ecclésiastiques. Chaque campement avait des rues surveillées par des soldats à pied ou à cheval, des boutiques, des forges, des armureries et des ateliers de tailleur, des écuries et des latrines. De robustes constructions de bois formaient des sortes de fortifications avec des chemins de ronde, des portes massives et des tourelles. Des sentinelles armées contrôlaient les allées et venues. La nuit, sur les remparts de la cité comme entre les pavillons, des milliers de torches s’allumaient. C’était comme si la ville tout entière prenait feu. La lumière obscurcissait le ciel et les étoiles.
Il y avait plus de gens que Mikael n’en avait jamais vu de toute sa vie. Les campements de toute taille se comptaient par dizaines et dizaines.
Plus de cinquante mille personnes devaient être là, autour d’une cité qui n’abritait en temps normal que six mille habitants.
Les plus grands et les plus luxueux palais de Constance étaient réquisitionnés.
Le bruit courait que la cour impériale accueillait plus de dix mille personnes, nobles, dames d’honneur et dames d’atours, sans compter les domestiques. À tous ceux-là s’ajoutaient des copistes, chapelains et confesseurs, et une myriade de docteurs et d’apothicaires. Et l’armée de Sigismond de Luxembourg.
Dans les rues de la ville, encombrées du matin au soir, on se frayait un chemin à coup d’épaule. Un flux de gens qui prenait une direction entraînait les autres, comme un fleuve en crue. Un vieillard ou un enfant tombait, et la foule les piétinait sans s’en apercevoir.
Mikael était impressionné par la quantité de chariots de ravitaillement qui arrivaient chaque jour en ville, pour alimenter les banquets des nobles. Les déchets étaient aussi abondants que la nourriture et s’entassaient hors les murs en quatre énormes décharges, d’où montait une puanteur écœurante. Une armée d’indigents et de mendiants s’y disputait souvent au couteau les restes des festins. Les morts, dépouillés de leurs haillons, étaient livrés aux rats, aux corbeaux et aux chiens.
Les rues étaient pleines de coquins de toute espèce, Des prostituées y traînaient, vieilles, jeunes ou petites filles. À la base des remparts s’entassaient les campements des plus pauvres, qui dormaient à la belle étoile, souvent à même le sol, et serraient contre eux le peu de biens qu’ils avaient.
Comédiens et ménestrels faisaient concurrence aux lanceurs de couteau et avaleurs d’épées. Sur toutes les places on lisait l’avenir, dans les lignes de la main, les cartes, l’iris de l’œil. Les arracheurs de dents travaillaient à la tenaille la bouche de clients assis sur des chaises. Les barbiers, dans des niches, coupaient les cheveux et pratiquaient les saignées avec le même rasoir. Les nains peuplant la ville auraient pu former une armée.
Et partout des milliers de prêtres, en habit noir déchiré ou somptueuse soutane pourpre. Des moines en robe de bure, extatiques ou se fouettant jusqu’au sang, prêchaient la fin du monde et la résurrection, le crucifix à la main comme les marchands qui vantent leur pain et leurs saucisses.
Au milieu des ours savants, éléphants, girafes et léopards, on exhibait des nègres d’Afrique au corps peint, qui portaient des anneaux dans le nez et des os aux oreilles ; enchaînées les unes aux autres, des négresses aux seins nus avec des muselières étaient vendues à l’encan.
Hors d’atteinte, tels les dieux de l’Olympe, circulaient d’arrogants cavaliers et des dames mystérieuses, cachées derrière les rideaux de soie précieuse de leur litière, tous précédés d’une escorte armée qui leur ouvrait un passage à coups de piques.
Dans cette Babel en folie, Mikael, Emöke, Volod et ses huit hommes ne trouvèrent pas d’auberge. Ils durent acheter une grande tente, qui se révéla pleine de trous et qu’ils plantèrent, contre une taxe, à l’endroit que leur attribuèrent les sergents de la ville. Une zone boueuse sans égouts, où les latrines, derrière un paravent de roseaux, étaient des trous creusés dans la terre et deux planches pour s’y accroupir. Des latrines pour “cent culs”. Vidée toutes les deux semaines, avait dit le sergent.
« C’est là qu’on est venus chercher la liberté ? dit Mikael, en montrant la foule qui s’entassait dans leur campement. Eux aussi ils la cherchent ? »
Volod ne répondit pas.
« Comme des parasites sur une charogne », continua Mikael.
Volod acquiesça gravement. Un même effarement se lisait dans ses yeux. « Et la charogne, c’est le monde », soupira-t-il.
Toute la journée du lendemain, Mikael erra avec Volod à travers la cité et les campements bondés.
Le lac lui-même pullulait de centaines d’embarcations. Les pêcheurs sur leur petites barques vendaient leur poisson, et leurs femmes proposaient des corbeilles d’osier dont les fleurs, vaguement parfumées, pourrissaient vite. La puanteur générale était plus forte que les arômes de fours à pain et de viande rôtie. Les nobles, sur de grands vaisseaux à trente ou quarante rames, sillonnaient les eaux du lac pour aller visiter les îles de Reichenau et de Mainau, ou naviguer sur le Rhin jusqu’aux cascades de Schaffhausen.
Le soir, Mikael s’assit à l’entrée de leur tente branlante. À l’ahurissement avait succédé une sensation de malaise.
« Qu’est-ce que je fous là ? », dit-il à voix haute, comme pour lui-même. Personne ne releva.
Même le chant d’Emöke, ce soir-là, était triste.
Quelques personnes logeant dans une tente voisine s’approchèrent pour l’écouter.
« C’est qui ? », demanda une fille aux longs cheveux et aux yeux noirs outrageusement maquillés.
Un homme haussa les épaules. « Quelle importance ?
— Il paraît qu’on l’appelle la Folle », dit un autre.
Les jours suivants, la nouvelle courut que Jean XXIII, le pape élu par le concile de Pise, s’était enfui de Constance.
« Il n’en reste plus que deux », dirent les gens, qui se déclaraient tantôt pour l’un tantôt pour l’autre, selon le dernier prédicateur qui avait parlé.
Début mai, Mikael et Volod se rendirent compte que l’argent des lingots volés, qui leur avait semblé si abondant quand ils n’avaient que de petits villages à traverser, diminuait. Constance était un monstre à la gueule toujours ouverte, vorace et insatiable.
« Une miche de pain, coûte le prix d’une tranche de bœuf, dit Volod un soir.
— Et une tranche de bœuf le prix d’un quart d’agneau, ajouta l’un des hommes.
— Et un quart d’agneau le prix d’un agneau entier, dit un autre.
— Tout coûte quatre fois plus ! s’exclama Mikael. Des vautours qui spéculent sur des parasites ! »
Le silence retomba. En même temps que les prix, la délinquance augmentait sans cesse. De nouvelles prisons où s’entassaient hommes et femmes avaient été construites. Les gibets se multipliaient. On coupait la main aux voleurs, la langue aux menteurs, on émasculait les violeurs. Les prostituées se vendaient pour deux verres de mauvais vin. Les prêtres passaient sans prêter attention à ceux qui copulaient dans la rue, contre un mur, à la va-vite, comme des animaux.