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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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La violence inexpliquée qui régnait lui fit tourner la tête. Ces deux hommes admirables, Matt en jean délavé, chemise au col ouvert, et le colonel dans son uniforme usé jusqu’à la corde, paraissaient l’un et l’autre débordés par leur propre colère.

Elle distingua quelques bribes. Matt parlait de meurtre. Et le colonel Tyler rétorqua avec superbe : C’était un espion.

Pas humain, dit-il encore.

Mais de qui parlaient-ils ?

Et puis Matt décréta que Tyler n’avait pas le droit de garder Abby Cushman prisonnière, et le colonel rétorqua que le docteur n’était pas en mesure de donner des ordres. Suivirent d’autres propos durs, hargneux. Matt, finalement, sortit de la chambre – Beth se cacha dans une pièce vide à son passage – et l’altercation en resta là.

Elle se surprit soudain à songer que ces deux hommes l’avaient touchée : Tyler de sa main forte et large, Matt plus intimement. D’une certaine manière, elle se sentait personnellement concernée par leur différend.

Elle remonta le couloir jusqu’au colonel Tyler.

Il la vit arriver, bien que son regard demeurât lointain.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.

Derrière lui, dans la chambre, elle vit le trou béant de la fenêtre, et perçut une odeur âcre.

— C’est du sang ? s’enquit-elle en voyant des taches sombres.

Le colonel posa la main sur son épaule et la repoussa gentiment mais avec fermeté.

— Je vous expliquerai.

Le colonel expliqua, et Beth se retira dans sa caravane.

Ils avaient acquis tous ces véhicules chez un concessionnaire de la Coast Range, où le cyclone avait sévi beaucoup moins violemment qu’à Buchanan. C’était étrange de voir tout le monde vivre dans ces camping-cars et motor-homes à quarante mille dollars pièce, équipés de tout le confort moderne et imaginable. De superbes boîtes sur roues.

Des boîtes. Finalement, méditait Beth, l’homme était un véritable champion de la boîte. Une maison est une boîte, un immeuble une grosse boîte pleine de petites boîtes empilées ; la télévision, le four à micro-ondes, les cercueils. Des boîtes, des boîtes, des boîtes… Mais plus personne n’en fabriquait plus. Fini, l’âge de la boîte.

Seule, elle écouta la violence se répercuter dans le campement. Bruits de pas rageurs, portes qui claquent, éclats de voix.

La violence, elle ne connaissait pas. Ou mal. Sa mère, petite femme coquette et boulotte, avait suivi son nouveau mari à Toronto au lendemain des quinze ans de Beth. Et son père n’aurait jamais fait de mal à une mouche. Enfin, si l’on excepte quelques occasionnelles parties de chasse… Malgré ses colères fréquentes, il n’avait pas une fois levé la main sur elle. Et depuis cet incident de parcours à quatorze ans – cette brève mais mémorable visite à l’hôpital –, il ne l’avait pratiquement plus regardée. Plus personne ne la regardait, d’ailleurs, sauf pour la montrer du doigt ou se moquer d’elle. Personne sauf Joey.

Elle hiverna tout l’après-midi, n’osant sortir de sa tanière. À l’heure du dîner, elle mit enfin le nez dehors et trouva Tyler, Joey et Jacopetti en train de faire un feu derrière le ranch. À priori, personne n’avait envie de dîner dans la maison où William était mort. Le colonel l’ignora. Jacopetti l’ignora.

Joey la regarda comme à son habitude – en la suivant des yeux, sans un mot, et sans la moindre aménité. C’était ainsi qu’il la regardait depuis qu’ils avaient quitté Buchanan. Il la surveillait avec un air de propriétaire qui la mettait hors d’elle.

Elle préféra se passer de manger. Tournant les talons, elle entra dans la maison ; l’odeur âcre de poudre flottait encore un peu dans la cage d’escalier.

Miriam Flett était dans le salon, assise dans un fauteuil. Le regard perdu sur les robes colorées des petites poupées kachina. Beth s’approcha sans bruit. La vieille dame devait être horriblement triste. Elle avait aimé le garçon, c’était évident. Même s’il avait été un espion à la solde des « autres », les non-humains, ainsi que l’avait expliqué le colonel.

Miriam releva la tête à son approche. Beth la trouva plus ridée que jamais.

— Je suis désolée, dit Beth. Je ne voulais pas vous faire peur.

— Ce n’est pas grave.

Elle parlait tout bas. Presque un murmure.

— Vous devez…

Beth hésita. Que disait-on, dans ce genre de situation ?

— Vous devez avoir beaucoup de peine. Ce qui s’est passé est horrible.

— Ils vous ont dit ?

— Le colonel m’a expliqué. D’après lui, William était… euh…

— Pas tout à fait humain, oui. Mais j’étais au courant.

— Vraiment ? N’empêche que… qu’il est mort. C’est triste.

— S’il n’était pas humain, il n’est pas mort.

Beth fronça les sourcils.

— Ah oui, j’oubliais. J’ai du mal à me faire à cette idée. Miriam fit alors quelque chose d’incongru, d’impensable pour elle : elle sourit.

— Moi aussi, avoua-t-elle.

Certains suggérèrent de reprendre la route, ou au moins de retourner sur le parking du snack-bar. Mais le colonel s’y opposa ; ils resteraient sur place, du moins jusqu’au matin. Chacun pouvait dormir dans son véhicule. Rien ne pressait. Beth se rendit à ses raisons. Mais le campement, ce soir-là, marina dans un silence pesant.

La nuit n’était pas tout à fait tombée ; une lueur rose s’accrochait encore sur le sommet du vaisseau humain quand Tim Belanger détacha la caravane de son camion et fila vers l’est. Encore un qui s’évadait, songea Beth avec tristesse. Comme Tom Kindle.

Un de moins.

Plus que neuf.

Elle regretta que ce ne soit pas Joey qui soit parti.

Joey était assis près du feu à moitié éteint, derrière la maison. Il n’y avait pas d’autre source de lumière que ces flammes, dans cette prairie, et Beth trouva dommage de les voir mourir.

Il portait son vieux T-shirt avec le crâne et les roses sous son blouson de cuir. Le revolver dépassait de sa ceinture. C’était un revolver de petit calibre, mais tout de même… Beth jugeait insensé que le colonel ait pu confier une arme, quelle qu’elle soit, à Joey. C’était un miracle qu’il ne se soit pas encore tiré une balle dans le pied… ou ailleurs.

Elle n’avait pas spécifiquement cherché à le voir. Elle voulait tout bonnement s’éloigner un peu du campement et marcher, seule, dans la prairie… regarder les étoiles naître une à une et essayer de trouver un sens aux récents événements. Mais Joey lui fit signe d’approcher.

— Assieds-toi, dit-il.

— Je n’ai pas le temps, répondit-elle, aussitôt consciente de la pauvreté de son excuse.

— Ah non ? Pourquoi ? T’as peur que le film commence sans toi ? Ou que les boutiques ferment ?

Il se mit à rire.

— C’est le désert, ici. Partout où on va, c’est complètement sec, sinistre. Y a donc qu’à Buchanan qu’il pleut ?

— Il pleut en Ohio, aussi.

— L’Ohio… répéta-t-il, dédaigneux.

Il ramassa une poignée de sable, l’éparpilla sur les braises.

— Ça a bardé, ce matin, hein ?

Elle acquiesça.

— J’ai tout vu, dit-il. Deux coups.

Il replia son index sur une arme imaginaire.

— Bam, le cœur. Re-bam, la tête. Heureusement que t’étais pas là. C’était pas beau à voir. Le gosse était pas humain, ça se voyait à l’œil nu. À l’intérieur, c’était comme… je sais pas. Comme une pastèque pleine de vieille huile de friture.

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