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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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– «Mon frère, reprit la reine Gulnare, vous me faites souvenir d’une chose dont je vous avoue que je n’ai pas eu la moindre pensée jusqu’à présent. Comme il n’a pas encore témoigné qu’il eût aucun penchant pour le mariage, je n’y avais pas fait d’attention moi-même, et je suis bien aise que vous vous soyez avisé de m’en parler. Comme j’approuve fort de lui donner une de nos princesses, je vous prie de m’en nommer quelqu’une, mais si belle et si accomplie que le roi mon fils soit forcé de l’aimer.

– «J’en sais une, repartit le roi Saleh en parlant bas; mais avant de vous dire qui elle est, je vous prie de voir si le roi mon neveu dort: je vous dirai pourquoi il est bon que nous prenions cette précaution. La reine Gulnare se retourna, et comme elle vit Beder dans la situation où il était, elle ne douta nullement qu’il ne dormît profondément. Le roi Beder cependant, bien loin de dormir, redoubla son attention pour ne rien perdre de ce que le roi son oncle avait à dire avec tant de secret. «Il n’est pas besoin que vous vous contraigniez, dit la reine au roi son frère: vous pouvez parler librement sans craindre d’être entendu.

– «Il n’est pas à propos, reprit le roi Saleh, que le roi mon neveu ait si tôt connaissance de ce que j’ai à vous dire. L’amour, comme vous le savez, se prend quelquefois par l’oreille, et il n’est pas nécessaire qu’il aime de cette manière celle que j’ai à vous nommer. En effet, je vois de grandes difficultés à surmonter, non pas du côté de la princesse, comme je l’espère, mais du côté du roi son père. Je n’ai qu’à vous nommer la princesse Giauhare et le roi de Samandal.

– «Que dites-vous, mon frère? repartit la reine Gulnare: la princesse Giauhare n’est-elle pas encore mariée? Je me souviens de l’avoir vue peu de temps avant que je me séparasse d’avec vous; elle avait environ dix-huit mois, et dès lors elle était d’une beauté surprenante. Il faut qu’elle soit aujourd’hui la merveille du monde, si sa beauté a toujours augmenté depuis ce temps-là. Le peu d’âge qu’elle a plus que le roi mon fils ne doit pas nous empêcher de faire nos efforts pour lui procurer un parti si avantageux. Il ne s’agit que de savoir les difficultés que vous y trouvez, et de les surmonter.

– «Ma sœur, répliqua le roi Saleh, c’est que le roi de Samandal est d’une vanité insupportable, et qu’il se regarde au-dessus de tous les autres rois; qu’il y a peu d’apparence de pouvoir entrer en traité avec lui sur cette alliance. J’irai moi-même néanmoins lui faire la demande de la princesse sa fille, et s’il nous refuse, nous nous adresserons ailleurs, où nous serons écoutés plus favorablement. C’est pour cela, comme vous le voyez, ajouta-t-il, qu’il est bon que le roi mon neveu ne sache rien de notre dessein, que nous ne soyons certains du consentement du roi de Samandal, de crainte que l’amour de la princesse Giauhare ne s’empare de son cœur et que nous ne puissions réussir à la lui obtenir.» Ils s’entretinrent encore quelque temps sur le même sujet, et, avant de se séparer, ils convinrent que le roi Saleh retournerait incessamment dans son royaume, et ferait la demande de la princesse Giauhare [17] au roi de Samandal pour le roi de Perse.

La reine Gulnare et le roi Saleh, qui croyaient que le roi Beder dormait véritablement, l’éveillèrent quand ils voulurent se retirer, et le roi Beder réussit fort bien à faire semblant de se réveiller, comme s’il eût dormi d’un profond sommeil. Il était vrai, cependant, qu’il n’avait pas perdu un mot de leur entretien, et que le portrait qu’ils avaient fait de la princesse Giauhare avait enflammé son cœur d’une passion qui lui était toute nouvelle. Il se forma une idée de sa beauté si avantageuse, que le désir de la posséder lui fit passer toute la nuit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de fermer l’œil un moment.

Le lendemain, le roi Saleh voulut prendre congé de la reine Gulnare et du roi son neveu. Le jeune roi de Perse, qui savait bien que le roi son oncle ne voulait partir si tôt que pour aller travailler à son bonheur, sans perdre de temps, ne laissa pas de changer de couleur à ce discours. Sa passion était si forte, qu’elle ne lui permettait pas de demeurer sans voir l’objet qui la causait, aussi longtemps qu’il jugeait qu’il en mettrait à traiter de son mariage. Il prit la résolution de le prier de vouloir bien l’emmener avec lui; mais, comme il ne voulait pas que la reine sa mère en sût rien, afin d’avoir occasion de lui en parler en particulier, il l’engagea à demeurer encore ce jour-là pour être d’une partie de chasse avec lui le jour suivant, résolu de profiter de cette occasion pour lui déclarer son dessein.

La partie de chasse se fit, et le roi Beder se trouva seul plusieurs fois avec le roi son oncle; mais il n’eut pas la hardiesse d’ouvrir la bouche pour lui dire un mot de ce qu’il avait projeté. Au plus fort de la chasse, comme le roi Saleh s’était séparé d’avec lui, et qu’aucun officier ni de ses gens n’était resté près de lui, il mit pied à terre près d’un ruisseau, et, après qu’il eut attaché son cheval à un arbre qui faisait un très-bel ombrage le long du ruisseau avec plusieurs autres qui le bordaient, il se coucha à demi sur le gazon, et donna un libre cours à ses larmes, qui coulèrent en abondance accompagnées de soupirs et de sanglots. Il demeura longtemps dans cet état, abîmé dans ses pensées, sans proférer une seule parole.

Le roi Saleh, cependant, qui ne vit plus le roi son neveu, fut dans une grande peine de savoir où il était, et il ne trouvait personne qui lui en donnât des nouvelles. Il se sépara d’avec les autres chasseurs, et en le cherchant il l’aperçut de loin. Il avait remarqué dès le jour précédent, et encore plus clairement le même jour, qu’il n’avait pas son enjouement ordinaire, qu’il était rêveur, contre sa coutume, et qu’il n’était pas prompt à répondre aux demandes qu’on lui faisait, ou s’il y répondait, ne le faisait pas à propos. Mais il n’avait pas eu le moindre soupçon de la cause de ce changement. Dès qu’il le vit dans la situation où il était, il ne douta pas qu’il n’eût entendu l’entretien qu’il avait eu avec la reine Gulnare, et qu’il ne fût amoureux. Il mit pied à terre assez loin de lui; après qu’il eut attaché son cheval à un arbre, il prit un grand détour et s’en approcha sans faire de bruit, si près qu’il lui entendit prononcer ces paroles:

«Aimable princesse du royaume de Samandal, s’écria-t-il, on ne m’a fait sans doute qu’une faible ébauche de votre beauté incomparable. Je vous soutiens encore plus belle préférablement à toutes les princesses du monde, que le soleil n’est beau préférablement à la lune et à tous les astres ensemble. J’irais dès ce moment vous offrir mon cœur, si je savais où vous trouver: il vous appartient, et jamais princesse ne le possédera que vous.»

Le roi Saleh n’en voulut pas entendre davantage; il s’avança, et en se faisant voir au roi Beder: «À ce que je vois, mon neveu, lui dit-il, vous avez entendu ce que nous disions avant-hier de la princesse Giauhare, la reine votre mère, et moi. Ce n’était pas notre intention, et nous avons cru que vous dormiez. – Mon oncle, reprit le roi Beder, je n’en ai pas perdu une parole, et j’ai éprouvé l’effet que vous aviez prévu et que vous n’avez pu éviter. Je vous avais retenu exprès, dans le dessein de vous parler de mon amour avant votre départ; mais la honte de vous faire un aveu de ma faiblesse, si c’en est une d’aimer une princesse si digne d’être aimée, m’a fermé la bouche. Je vous supplie donc, par l’amitié que vous avez pour un prince qui a l’honneur d’être votre allié de si près, d’avoir pitié de moi, et de ne pas attendre, pour me procurer la vue de la divine Giauhare, que vous ayez obtenu le consentement du roi son père pour notre mariage, à moins que vous n’aimiez mieux que je meure d’amour pour elle avant de la voir.»

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[17] Giauhar, en arabe, signifie pierre précieuse.

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