Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
Cette grande reine eût été reçue par la reine sa mère avec grand plaisir, si, dès qu’elle l’eut aperçue, elle ne se fût doutée du sujet qui l’avait amenée. «Ma fille, lui dit-elle, ce n’est pas pour me voir que vous venez ici, je m’en aperçois bien. Vous venez me demander des nouvelles du roi votre fils, et celles que j’ai à vous en donner ne sont capables que d’augmenter votre affliction, aussi bien que la mienne. J’avais eu une grande joie de le voir arriver avec le roi son oncle; mais je n’eus pas plutôt appris qu’il était parti sans vous en avoir parlé, que je pris part à la peine que vous en souffririez.» Elle lui fit ensuite le récit du zèle avec lequel le roi Saleh était allé faire lui-même la demande de la princesse Giauhare, et de ce qui en était arrivé jusqu’à ce que le roi Beder eût disparu, «J’ai envoyé du monde après lui, ajouta-t-elle, et le roi mon fils, qui ne fait que de repartir pour gouverner le royaume de Samandal, a fait aussi ses diligences de son côté. Ça été sans succès jusqu’à présent; mais il faut espérer que nous le reverrons lorsque nous ne l’attendrons pas.»
La désolée Gulnare ne se paya pas d’abord de cette espérance: elle regarda le roi son cher fils comme perdu, et elle le pleura amèrement en mettant toute la faute sur le roi son frère. La reine, sa mère, lui fit considérer la nécessité qu’il y avait qu’elle fît des efforts pour ne pas succomber à sa douleur. «Il est vrai, lui dit-elle, que le roi votre frère ne devait pas vous parler de ce mariage avec si peu de précaution, ni consentir jamais à amener le roi mon petit-fils sans vous en avertir auparavant. Mais, comme il n’y a pas de certitude que le roi de Perse ait péri absolument, vous ne devez rien négliger pour lui conserver son royaume. Ne perdez donc pas de temps, retournez à votre capitale; votre présence y est nécessaire, et il ne vous sera pas difficile de tenir toutes choses dans l’état paisible où elles sont, en faisant publier que le roi de Perse a été bien aise de venir nous voir.»
Il ne fallait pas moins qu’une raison aussi forte que celle-là pour obliger la reine Gulnare à s’y rendre; elle prit congé de la reine sa mère, et elle fut de retour au palais de la capitale de Perse avant qu’on se fût aperçu qu’elle s’en était absentée. Elle dépêcha aussitôt des gens pour rappeler les officiers qu’elle avait renvoyés à la quête du roi son fils, et leur annoncer qu’elle savait où il était et qu’on le reverrait bientôt. Elle en fit aussi répandre le bruit par toute la ville, et elle gouverna toutes choses de concert avec le premier ministre et le conseil, avec la même tranquillité que si le roi Beder eût été présent.
Pour revenir au roi Beder, que la femme de la princesse Giauhare avait porté et laissé dans l’île, comme nous l’avons dit, ce monarque fut dans un grand étonnement quand il se vit seul et sous la forme d’un oiseau. Il s’estima d’autant plus malheureux dans cet état, qu’il ne savait où il était ni en quelle partie du monde le royaume de Perse était situé. Quand il l’eût su, et qu’il eût assez connu la force de ses ailes pour se hasarder à traverser tant de mers et à s’y rendre, qu’eût-il gagné autre chose, que de se trouver dans la même peine et dans la même difficulté où il était, d’être connu, non pas pour roi de Perse, mais même pour un homme? Il fut contraint de demeurer où il était, de vivre de la même nourriture que les oiseaux de son espèce, et de passer la nuit sur un arbre.
Au bout de quelques jours, un paysan fort adroit à prendre des oiseaux aux filets arriva à l’endroit où il était, et eut une grande joie quand il eut aperçu un si bel oiseau, d’une espèce qui lui était inconnue, quoiqu’il y eût de longues années qu’il chassât aux filets. Il employa toute l’adresse dont il était capable, et il prit si bien ses mesures, qu’il prit l’oiseau. Ravi d’une si bonne capture, qui, selon l’estime qu’il en fit, devait lui valoir plus que beaucoup d’autres oiseaux ensemble de ceux qu’il prenait ordinairement, à cause de la rareté, il le mit dans une cage et le porta à la ville. Dès qu’il fut arrivé au marché, un bourgeois l’arrêta et lui demanda combien il voulait vendre l’oiseau.
Au lieu de répondre à cette demande, le paysan demanda au bourgeois à son tour ce qu’il en prétendait faire quand il l’aurait acheté. «Bonhomme, reprit le bourgeois, que veux-tu que j’en fasse, si je ne le fais rôtir pour le manger? – Sur ce pied-là, repartit le paysan, vous croiriez l’avoir bien acheté si vous m’en aviez donné la moindre pièce d’argent. Je l’estime bien davantage, et ce ne serait pas pour vous quand vous m’en donneriez une pièce d’or. Je suis bien vieux, mais depuis que je me connais, je n’en ai pas encore vu un pareil. Je vais en faire un présent au roi; il en connaîtra mieux le prix que vous.»
Au lieu de s’arrêter au marché, le paysan alla au palais, où il s’arrêta devant l’appartement du roi. Le roi était près d’une fenêtre d’où il voyait tout ce qui se passait dans la place. Comme il eut aperçu le bel oiseau, il envoya un officier des eunuques avec ordre de le lui acheter. L’officier vint au paysan, et lui demanda combien il voulait le vendre. «Si c’est pour Sa Majesté, reprit le paysan, je la supplie d’agréer que je lui en fasse un présent, et je vous prie de le lui porter.» L’officier porta l’oiseau au roi, et le roi le trouva si particulier, qu’il chargea l’officier de porter dix pièces d’or au paysan, qui se retira très-content; après quoi il mit l’oiseau dans une cage magnifique, et lui donna du grain et de l’eau dans des vases précieux.
Le roi, qui était prêt de monter à cheval pour aller à la chasse, et qui n’avait pas eu le temps de bien voir l’oiseau, se le fit apporter dès qu’il fut de retour. L’officier apporta la cage, et, afin de le mieux considérer, le roi l’ouvrit lui-même et prit l’oiseau sur sa main. En le regardant avec grande admiration, il demanda à l’officier s’il l’avait vu manger. «Sire, reprit l’officier, Votre Majesté peut voir que le vase de sa mangeaille est encore plein, et je n’ai pas remarqué qu’il y ait touché.» Le roi dit qu’il fallait lui en donner de plusieurs sortes, afin qu’il choisît celle qui lui conviendrait.
Comme on avait déjà mis la table, on servit dans le temps que le roi prescrivait cet ordre. Dès qu’on eut posé les plats, l’oiseau battit des ailes, s’échappa de la main du roi, vola sur la table, où il se mit à becqueter sur le pain et sur les viandes, tantôt dans un plat et tantôt dans un autre; le roi en fut si surpris, qu’il envoya l’officier des eunuques avertir la reine de venir voir cette merveille. L’officier raconta la chose à la reine en peu de mots, et la reine vint aussitôt. Mais dès qu’elle eut vu l’oiseau, elle se couvrit le visage de son voile et voulut se retirer. Le roi étonné de cette action, d’autant plus qu’il n’y avait que des eunuques dans la chambre et des femmes qui l’avaient suivie, lui demanda la raison qu’elle avait d’en user ainsi.
«Sire, répondit la reine, Votre Majesté n’en sera plus étonnée quand elle aura appris que cet oiseau n’est pas un oiseau comme elle se l’imagine, et que c’est un homme. – Madame, reprit le roi, plus étonné qu’auparavant, vous voulez vous railler de moi sans doute; vous ne me persuaderez pas qu’un oiseau soit un homme. – Sire, Dieu me garde de me railler de Votre Majesté! Rien n’est plus vrai que ce que j’ai l’honneur de lui dire, et je l’assure que c’est le roi de Perse, qui se nomme Beder, fils de la célèbre Gulnare, princesse d’un des plus grands royaumes de la mer, neveu de Saleh, roi de ce royaume et petit-fils de la reine Farasche, mère de Gulnare et de Saleh, et c’est la princesse Giauhare, fille du roi de Samandal, qui l’a ainsi métamorphosé.» Afin que le roi n’en pût pas douter, elle lui raconta comment et pourquoi la princesse Giauhare s’était ainsi vengée du mauvais traitement que le roi Saleh avait fait au roi de Samandal, son père.