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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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39. Aristote considère que c'est le rôle d'une grand âme que de haïr et aimer ouvertement, de juger et de parler en toute franchise, et de se soucier plus de la vérité que de l'approbation ou de la réprobation d'autrui. Apollonios disait qu'il appartenait aux esclaves de mentir et aux hommes libres de dire la vérité. C'est la première et fondamentale partie de la vertu: il faut l'aimer pour elle-même. Celui qui dit la vérité, parce qu'il y est contraint d'une certaine façon, parce que cela lui est utile, et qui ne craint pas de mentir quand cela n'a pas d'importance, celui-là n'est pas véritablement honnête. Mon âme, de par sa constitution, se refuse au mensonge, et en déteste même la pensée. J'éprouve une honte intérieure et un remords cuisant quand un mensonge m'échappe, comme cela arrive parfois quand je suis pris de court par des circonstances qui me troublent.

40. Il ne faut pas toujours tout dire : ce serait une sottise. Mais ce que l'on dit, il faut que ce soit ce qu'on pense, sinon c'est de la perversité. Je ne sais quel avantage on attend de feindre et de se déguiser sans cesse, si ce n'est à la fin de n'être pas cru même quand on dit la vérité. On peut ainsi tromper les gens une fois ou deux. Mais faire profession de dissimulation, et prétendre comme l'on fait certains de nos princes, qu'ils « en mettraient leur chemise au feu546 » si elle était dans le secret de leurs véritables intentions (formule attribuée à Metellus Macedonicus dans l'Antiquité), et que celui qui ne sait pas feindre ne sait pas régner, c'est avertir ceux avec qui on va négocier que l'on ne fera que mentir et tricher ! « Plus on est astucieux et rusé, plus on est odieux et suspect, faute d'avoir la réputation d'être honnête.» [Cicéron De Officiis II, IX] Ce serait une grande naïveté que de se laisser influencer par le visage ou les paroles de celui qui a pour principe de se montrer toujours différemment à l'extérieur de ce qu'il est au-dedans, comme le faisait Tibère547. Et je me demande quelle part de tels gens peuvent avoir dans leurs relations avec les autres hommes puisqu'ils ne disent rien qui puisse être pris pour argent comptant. Qui n'est pas loyal envers la vérité ne l'est pas non plus envers le mensonge.

41. Ceux qui, à notre époque, traitant du devoir d'un prince, ont considéré que celui-ci ne reposait que sur le souci de ses intérêts, et qui ont préféré cela au souci de sa loyauté et de sa conscience, auraient raison s'il s'agissait d'un prince dont le hasard aurait si bien arrangé les affaires qu'il pût les établir définitivement par une seule faute, un seul manquement à sa parole. Mais il n'en est rien : on rechute souvent dans de semblables marchés, on fait plus d'une paix et plus d'un traité dans sa vie. L'avantage les incite à commettre la première déloyauté, et il s'en présente presque toujours, comme pour toutes les mauvaises actions : sacrilèges, assassinats, rébellions, trahisons... Tout cela est entrepris dans l'espoir de quelque gain. Mais ce premier gain apporte ensuite avec lui d'infinis dommages : l'exemple de ce manque de parole prive ensuite le prince de toute relation, et de tout moyen de négociation. Dans mon enfance, Soliman548, de la race des Ottomans, race peu soucieuse d'observer les promesses et les pactes, fit débarquer son armée à Otrante parce qu'il avait appris que Mercurin de Gratinare et les habitants de Castro y étaient retenus prisonniers après avoir livré la ville, contrairement à ce qui avait été convenu entre eux et ses gens, et ordonna qu'ils fussent relâchés. Il déclara qu'ayant en vue d'autres grandes entreprises dans cette région, cet acte de déloyauté, malgré son utilité apparente à ce moment, ne lui apporterait à l'avenir que mauvaise réputation et défiance à son égard, lui causant un immense préjudice. En ce qui me concerne, j'aime mieux être importun et indiscret que flatteur et dissimulé.

42. Je reconnais qu'il peut se mêler quelque pointe de fierté et d'entêtement au fait de se tenir ainsi entièrement à découvert, sans s'occuper des autres, comme je le fais. Et il me semble que j'ai tendance à être un peu plus libre là où il faudrait l'être moins, et que je m'échauffe d'autant plus si l'on prétend m'imposer le respect. Il se peut aussi que je me laisse aller selon ma nature faute de savoir-faire. Ayant envers les grands le même laisser-aller dans le langage et le comportement que chez moi, je sens combien cela peut conduire à l'excès et l'incivilité. Mais outre que je suis ainsi fait, je n'ai pas l'esprit assez délié pour esquiver une question impromptue, ni pour y échapper par quelque détour, non plus que pour déguiser la vérité ; je n'ai d'ailleurs pas assez de mémoire pour m'en souvenir ainsi déguisée, ni assez d'aplomb pour la soutenir. Je fais donc le brave par faiblesse... C'est pourquoi je m'abandonne à la naïveté de dire toujours ce que je pense, par constitution et volontairement, laissant le hasard se charger des conséquences. Aristippe disait que le principal fruit qu'il eût tiré de la philosophie, c'était de parler librement et ouvertement à chacun.

43. C'est un outil extrêmement utile que la mémoire, et sans lequel le jugement a bien du mal à remplir son office. Elle me fait complètement défaut549. Si l'on veut m'exposer quelque chose, ce doit être par petits morceaux, car je suis incapable de répondre à un exposé qui comporte plusieurs points importants. Je ne reçois pas de mission à remplir sans la noter sur mes tablettes, et quand j'ai un discours important à faire, s'il doit être de longue haleine, j'en suis réduit à cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cœur, mot à mot, ce que j'ai à dire, faute de quoi je n'aurais ni aisance, ni assurance, étant dans la crainte de voir ma mémoire me jouer un mauvais tour. Mais il ne m'est pas moins difficile de procéder ainsi : pour apprendre trois vers il me faut trois heures. Et dans un texte dont je suis l'auteur, la liberté et la possibilité d'en modifier l'organisation, de changer un mot, faisant sans cesse varier la matière, la rend plus difficile à fixer dans la mémoire. Or plus je m'en méfie, plus elle se trouble : elle me sert mieux à l'improviste. Il faut que je la sollicite sans en avoir l'air, car si je la bouscule, elle se brouille, et dès qu'elle a commencé à chanceler, plus je la fouille, plus elle s'empêtre et s'embarrasse. Elle me sert à son heure, non à la mienne.

44. Ce que je ressens avec la mémoire, je le ressens aussi dans plusieurs autres domaines. Je me dérobe à l'autorité, à l'obligation et à la contrainte. Ce que je fais aisément et naturellement, si je me contrains à le faire, par une décision catégorique et prévue à l'avance, je ne parviens plus à le faire. S'agissant de mon corps lui-même, les membres qui ont sur eux-mêmes quelque liberté et une autorité particulière, refusent parfois de m'obéir quand je leur fixe un lieu et un moment précis550. Cet ordre strict et tyrannique, donné à l'avance, les rebute : ils s'en recroquevillent de crainte ou de colère, et en sont comme glacés. Autrefois, étant en un lieu où il est discourtois et barbare de ne pas répondre à ceux qui vous convient à boire avec eux, et bien que j'y fusse reçu de façon tout à fait libre, je m'efforçai de faire le bon compagnon devant les dames qui étaient de la partie, selon l'usage du pays. Mais aïe ! Quel plaisir ! L'idée de me préparer à quelque chose qui allait au-delà de mes habitudes et de mon naturel, me boucha le gosier de telle façon que je ne pus avaler une seule goutte, et qu'il ne me fut même pas possible de boire pendant le repas. J'étais désaltéré et comme saoulé par tout ce que j'avais bu d'avance en imagination. Cet effet s'observe davantage chez ceux dont l'imagination est plus vive et plus forte, mais il est néanmoins naturel, et il n'est personne qui ne le ressente quelque peu.

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