Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
8. Car en vérité, en ce qui concerne l'activité de l'esprit, je n'ai jamais produit quelque chose qui me satisfasse en quoi que ce soit, et je ne me contente pas de l'approbation d'autrui. J'ai le goût délicat et difficile, et notamment à mon endroit. Je me sens flotter et fléchir par faiblesse. Je n'ai rien qui vienne de moi et qui puisse satisfaire mon jugement. J'ai la vue assez claire et juste, mais elle se trouble quand je m'en sers. J'en fais l'expérience surtout en poésie : je l'aime infiniment, je juge assez bien des ouvrages des autres, mais je ne suis en vérité qu'un enfant quand je veux y mettre la main, et je ne puis supporter ce que j'écris. On peut dire des sottises partout ailleurs, mais pas en Poésie.
Les dieux, les hommes, les colonnes où s'affichent leurs livres,
Tout défend aux poètes d'être médiocres.
[Horace Art Poétique 372]
Plût à Dieu que cette sentence figurât au fronton des boutiques de tous nos imprimeurs, pour en défendre l'entrée à tant de versificateurs !
Mais il est vrai
Que rien n'a plus d'assurance qu'un mauvais poète.
[Martial Épigrammes XII, 63, v. 13]
9. Que n'avons-nous de tels peuples que ceux-là !... Denys l'Ancien n'estimait rien tant que ses propres vers. À l'époque des Jeux Olympiques, avec des chars qui dépassaient tous les autres en magnificence, il envoya aussi des poètes et des musiciens pour présenter ses vers, dans des tentes et des pavillons dorés et royalement tapissés. Quand on se mit à déclamer ses vers, l'attention de la foule fut d'abord attirée par l'excellente qualité de la diction. Mais quand ensuite elle put se rendre compte de l'ineptie de l'œuvre, elle en conçut du mépris, puis bientôt son jugement tourna à l'aigre, et elle finit par se mettre en fureur et de dépit, s'empressa d'abattre et de déchirer tous les pavillons... Et comme ensuite ses chars eux-mêmes ne remportèrent aucun succès dans les courses, et que le navire qui ramenait ses gens après avoir manqué la Sicile fut poussé par la tempête et se fracassa sur la côte de Tarente, on tint pour certain que tout cela était dû à la colère des dieux irrités contre lui à cause de son mauvais poème. Et les marins qui avaient échappé au naufrage ne faisaient eux-mêmes qu'abonder dans le sens de l'opinion du peuple. C'est d'ailleurs cette idée que sembla conforter aussi l'oracle qui avait prédit sa mort ; cet oracle disait que Denys serait près de sa fin quand il aurait vaincu ceux qui valaient mieux que lui, ce qu'il interpréta comme étant les Carthaginois, dont la puissance était supérieure à la sienne. Et quand il se frottait à eux, il s'arrangeait souvent pour ne pas remporter la victoire, ou la modérait, pour ne pas risquer de voir se réaliser cette prédiction. Mais il l'interprétait de travers : le dieu annonçait par là le moment où il l'emporta, à Athènes, par la faveur et l'injustice, sur les poètes tragiques, qui étaient pourtant meilleurs que lui, quand il fit jouer sa pièce, intitulée « les Lénéiens », dans une compétition. Sitôt après avoir remporté la victoire, il trépassa, et d'ailleurs en partie à cause de la joie excessive qu'il en avait éprouvé !
10. Ce que je trouve excusable s'agissant de moi, ne l'est pas en soi et ne l'est pas vraiment, mais il l'est par comparaison avec d'autres choses bien pires encore auxquelles je vois qu'on accorde du crédit. J'envie le bonheur de ceux qui savent se réjouir et trouver une récompense dans ce qu'ils font : c'est une façon commode de se donner du plaisir, puisque c'est un plaisir que l'on tire de soi-même. Et j'envie spécialement ceux qui mettent de la fermeté dans leur détermination. Je connais un poète à qui les forts et les faibles, la foule et les proches, le ciel et la terre, crient qu'il ne n'est pas très bon en la matière. Ce n'est pas pour autant qu'il renonce à rien de la stature qu'il s'est donnée : toujours il recommence, toujours réfléchit, et toujours persiste... d'autant plus ancré dans son opinion qu'il ne dépend que de lui seul de s'y maintenir. Quant à mes ouvrages à moi, il s'en faut de beaucoup qu'ils me plaisent : à chaque fois que je les réexamine ils me déçoivent, et me laissent dépité.
Quand je relis cela, j'ai honte de l'avoir écrit, tant j'y vois de choses
Qui, même pour leur auteur, mériteraient d'être effacées.
[Ovide Pontiques I, 5, vv. 15-16]
11. J'ai toujours dans l'esprit une idée qui me présente une forme meilleure que celle que j'ai mise en chantier, mais je ne parviens ni à la saisir, ni à l'exploiter. J'en tire la conviction que les productions de ces riches et belles âmes du temps passé sont situées bien au-delà des limites de mon imagination et de mes souhaits. Leurs écrits ne font pas que me satisfaire et me combler, ils me frappent et me saisissent d'admiration. Je juge leur beauté, je la vois, sinon toute entière, mais du moins aussi loin qu'il m'est, à moi, impossible d'aspirer parvenir. Quoi que j'entreprenne, je dois un sacrifice aux Grâces, comme le dit Plutarque à propos de quelqu'un, pour obtenir leurs faveurs.
Car tout ce qui plaît, et charme les sens des hommes,
C'est aux aimables Grâces que nous le devons534.
12. Mais elles me font défaut à chaque instant : tout est grossier chez moi, tout manque de polissure et de beauté ; je ne sais pas faire valoir les choses pour plus que ce qu'elles valent, et mon intervention n'apporte rien à la matière dont je traite. Voilà pourquoi il me faut qu'elle soit forte, avec beaucoup d'emprise sur le lecteur, et qu'elle brille d'elle-même. Quand j'utilise des sujets populaires et plus gais, c'est pour suivre mon propre penchant, moi qui n'aime pas la sagesse cérémonieuse et triste, comme tout le monde; c'est pour me faire plaisir à moi-même et non pour égayer mon style, qui préfère les choses sévères et graves — si du moins je peux nommer « style » une façon de parler informelle et sans règle, un jargon populaire, une façon de faire imprécise, sans divisions, sans conclusion, trouble enfin, à la façon d'Amalfius et de Rabirius535.
13. Je ne sais ni plaire, ni réjouir, ni chatouiller agréablement : la meilleure histoire du monde se dessèche et se ternit entre mes mains. Je ne sais parler que sérieusement, et je suis tout à fait dénué de cette facilité, que j'observe chez beaucoup de mes compagnons, d'entretenir les premiers venus, et de tenir en haleine toute une assemblée, ou amuser sans le lasser l'oreille d'un prince par toutes sortes de propos. La matière ne leur fait jamais défaut, car ils ont ce don de savoir utiliser la première venue, de l'accommoder au goût de ceux à qui ils ont affaire et de la mettre à leur portée. Les princes n'aiment guère les sujets austères, ni moi raconter des histoires536. Les arguments essentiels et les plus faciles, ceux qui sont en général les mieux acceptés, sont ceux que je ne sais pas utiliser : je suis mauvais prêcheur pour la foule. Sur tous les sujets, je dis volontiers les choses les plus importantes que j'en sais. Cicéron estime que dans les traités de philosophie, la partie la plus difficile, c'est l'exorde : si cela est vrai, je ferai bien de m'intéresser plutôt à leur conclusion.
14. Il faut savoir bien pincer la corde pour produire toutes sortes de tons, et le plus aigu est celui dont on fait le moins souvent usage. Il y a au moins autant de mérite à enjoliver un sujet creux qu'à en développer un grave. Il faut savoir tantôt manier les choses superficiellement, tantôt les approfondir. Je sais bien que la plupart des hommes se contentent de rester au premier niveau, parce qu'ils ne conçoivent les choses que d'après leur première écorce. Mais je sais aussi que les plus grands maîtres, notamment Xénophon et Platon, se laissent souvent aller à cette façon triviale et populaire de dire les choses, trouvant toujours des formules élégantes pour la soutenir.