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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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45. On avait offert à un excellent archer, condamné à mort, d'avoir la vie sauve s'il voulait donner quelque preuve remarquable de son savoir-faire : il refusa de s'y risquer, craignant que la trop grande tension de sa volonté ne lui fît dévier la main, et qu'au lieu de sauver sa vie, il perdît en plus, au contraire, la réputation qu'il avait acquise au tir à l'arc. Un homme qui pense à autre chose ne manquera pas, au centimètre près, de refaire toujours le même nombre de pas de la même longueur, là où il se promène ; mais s'il est là avec l'intention de les mesurer et de les compter, il constatera que ce qu'il fait naturellement et par hasard, il ne le refait pas aussi exactement volontairement.

46. Ma bibliothèque, une des plus belles que l'on puisse trouver dans un village, est située dans un angle de ma maison551. Si quelque chose me vient à l'esprit, que je veuille y aller chercher ou écrire, de peur que cette idée ne m'échappe simplement en traversant la cour, il faut que je la confie à quelqu'un d'autre.

47. Si je m'enhardis, en parlant, à dévier tant soit peu du fil de ma pensée, je ne manque jamais de le perdre. Ce qui fait que je m'en tiens, dans mes propos, et sèchement, au strict nécessaire. Les gens qui sont à mon service, il faut que je les appelle par le nom de leur charge, ou de leur pays, car j'ai la plus grande difficulté à retenir des noms. Mais je pourrais dire d'un nom qu'il a trois syllabes, que leur son est rude, et qu'il commence ou se termine par telle ou telle lettre ! Si je devais vivre longtemps, je suis sûr que j'oublierai mon propre nom, comme cela est arrivé à d'autres. Messala Corvinus552 vécut deux ans sans la moindre trace de mémoire ; et on le dit aussi de George de Trapézonce553. C'est donc dans mon intérêt que je médite souvent sur la vie que dut être la leur, et si sans cette faculté il m'en restera suffisamment pour me comporter avec aisance ; et en y regardant de près, je crains que cette absence, si elle est complète, ne provoque la perte de toutes les fonctions de l'esprit.

J'ai des trous partout ; je perds de tous les côtés.

[Térence L'eunuque I, II, 25]

 

48. Il m'est arrivé plus d'une fois d'oublier le mot de passe que j'avais donné ou reçu d'un autre trois heures auparavant, et d'oublier où j'avais caché ma bourse — quoi qu'en dise Cicéron554 : je perds d'autant plus facilement les choses que je range le plus soigneusement. « La mémoire détient seule à coup sûr, non seulement la philosophie, mais tout ce qui est nécessaire aux arts et à la vie » [Cicéron Académiques II, VII, 22] La mémoire est le réceptacle et l'étui du savoir. Comme la mienne est fort défaillante, je n'ai guère à me plaindre si je ne sais pas grand-chose. Je sais en général le nom des disciplines et de quoi elles traitent, mais je ne vais pas plus loin. Je feuillette les livres, je ne les étudie pas ; ce qui m'en reste c'est ce que je ne reconnais plus comme étant d'un autre : c'est de cela seulement que mon esprit a fait son profit, ce sont les raisonnements et les idées dont il s'est imbibé. L'auteur, le lieu, les mots et les autres détails, je les oublie aussitôt. Et j'excelle tellement dans l'oubli que mes écrits, mes ouvrages eux-mêmes, je les oublie tout autant que le reste. On cite sans cesse les « Essais » devant moi, sans que je m'en aperçoive. À qui voudrait savoir d'où sont les vers et les exemples que j'ai entassés ici, j'aurais grand-peine à le dire ; et pourtant, je ne les ai mendiés qu'aux portes connues et célèbres, ne me contentant pas de ce qu'ils fussent précieux s'ils ne provenaient aussi de mains précieuses et réputées : l'autorité y rivalise avec la raison. Ce n'est donc pas très étonnant si mon livre connaît le même sort que les autres, et si ma mémoire laisse échapper ce que j'écris, comme ce que je lis, et ce que je donne comme ce que je reçois.

49. Outre celui de la mémoire, j'ai d'autres défauts qui contribuent beaucoup à mon ignorance : j'ai l'esprit lent et émoussé, le moindre nuage l'arrête en chemin ; de telle sorte que, par exemple, je ne lui ai jamais proposé une énigme, si aisée fût-elle, qu'il ait réussi à expliquer. Il n'y a pas de si petite subtilité qui ne m'embarrasse. Dans les jeux, où l'esprit à sa part, comme les échecs, les cartes, les dames et d'autres encore, je ne comprends que les règles les plus élémentaires. Ma compréhension est lente et confuse ; mais une fois qu'elle tient quelque chose, elle le tient bien, et l'enserre universellement, étroitement et profondément, aussi longtemps qu'elle le tient. Mes yeux sont sains et en bon état, ma vue est bonne même de loin, mais se fatigue vite en travaillant, et alors se trouble. De ce fait, je ne puis me servir longtemps des livres sans avoir recours à quelqu'un d'autre. Ce qu'en dit Pline le Jeune fera comprendre à ceux qui ne l'ont pas éprouvé par eux-mêmes combien ce détour est important pour ceux qui s'adonnent à la lecture555.

50. Il n'y a pas d'esprit si faible et grossier soit-il, dans lequel on ne voie briller quelque faculté particulière. Il n'y en a pas qui soit assez enfoui pour ne pas faire saillie par quelque bout. Et quant à savoir comment il se fait qu'un esprit aveugle et endormi pour toute autre chose se révèle vif, clair, et excellent pour une action particulière, il faut le demander aux maîtres. Mais les bons esprits, ce sont ceux qui sont universels, prêts et ouverts à tout, sinon instruits, du moins susceptibles de l'être. Je dis cela pour blâmer le mien car, soit par faiblesse, soit par nonchalance, il n'en est pas d'aussi inapte et d'aussi ignorant pour bien des choses courantes, de celles que l'on ne peut ignorer sans honte (et pourtant, laisser de côté par nonchalance ce qui est devant nous, ce que nous avons entre les mains, ce qui concerne directement le déroulement de notre existence, c'est une attitude bien éloignée de mes conceptions). Il faut que je donne ici quelques exemples de cela : je suis né et j'ai été élevé à la campagne, au milieu du travail des champs. J'ai la charge de mes affaires et de ma maison depuis que ceux qui me précédaient à la tête des biens dont j'ai la jouissance m'ont abandonné leur place. Or je ne sais compter ni avec des jetons, ni avec ma plume, j'ignore la plupart de nos monnaies, et je ne sais pas faire la différence entre un grain et un autre, ni au grenier ni dans les champs si cette différence n'est pas très apparente, et je connais à peine celle qu'il y a entre les choux et les laitues de mon jardin. Je ne sais même pas à quoi correspondent les noms des principaux ustensiles de la maison, je ne comprends pas les principes les plus élémentaires de l'agriculture, ceux que connaissent même les enfants. Je m'y connais encore moins dans les activités manuelles, le commerce, les marchandises, la diversité des sortes de fruits, des vins et des aliments, quand il s'agit de dresser un oiseau, de soigner un cheval, ou un chien. Et s'il me faut tout avouer, il y a moins d'un mois, on s'est aperçu que j'ignorais que le levain servait à faire du pain, et ce que c'était que de faire cuver du vin556. Autrefois, à Athènes, on supposait une disposition pour les mathématiques chez celui que l'on voyait habilement disposer en fagots un tas de broussailles. On tirerait vraiment de moi la conclusion inverse : qu'on me donne tout ce qu'il faut dans une cuisine — et me voilà mort de faim.

51. Grâce à ces détails de ma confession, on peut en imaginer d'autres à mes dépens. Mais peu importe la façon dont je me montre, pourvu que je me montre tel que je suis : c'est ce que je veux faire. Je n'ai donc pas à m'excuser d'oser mettre par écrit des propos aussi vulgaires et frivoles que ceux-là : la bassesse du sujet m'y contraint. Qu'on blâme mon projet si l'on veut, mais pas mon propos. Quoi qu'il en soit, sans que personne ne me le dise, je vois bien le peu de valeur de tout ceci, et la folie de mon projet. C'est déjà bien que mon jugement, dont ce sont ici les « Essais », ne perde pas ses fers557.

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