Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
65. Je connais bien des hommes qui ont beaucoup de qualités : qui de l'esprit, qui du cœur, qui de l'habileté, qui de la conscience, qui un beau langage, qui une science, qui une autre... Mais de grand homme en général, ayant tant de qualités réunies ou bien une, mais portée à un tel degré d'excellence qu'on ne puisse que l'admirer ou le comparer à ceux que nous honorons dans les siècles passés, je n'ai jamais eu l'occasion d'en voir. Et le plus grand que j'aie connu vivant, pour les qualités naturelles de son âme et le mieux né, c'était Etienne de la Boétie : c'était vraiment une belle âme, et qui offrait un bel aspect à tous les points de vue ; une âme à la façon ancienne, et qui eût produit de grandes choses si son sort l'avait voulu, car il avait encore beaucoup ajouté à ses dons naturels si riches, par l'étude et le savoir. Mais je ne sais comment il se fait (et cela arrive pourtant) qu'il se trouve autant de vanité et de faiblesse d'esprit chez ceux qui font profession d'avoir le plus de science, et exercent des professions littéraires et des charges qui ont à voir avec les livres, que chez aucune autre sorte de gens. C'est peut-être parce qu'on leur en demande plus, qu'on attend d'eux plus que des autres, et que l'on ne peut excuser chez eux les fautes courantes ; ou bien parce que l'idée qu'ils se font de leur savoir leur donne plus de hardiesse pour se montrer et qu'ils se laissent voir trop intimement, et que par là ils se trahissent et causent leur perte. De même qu'un artisan démontre mieux sa médiocrité sur une riche matière qu'il a entre les mains, s'il la traite et l'arrange sottement, au mépris des règles de son art, que sur une matière de peu de valeur, et qu'on est plus choqué par le défaut que l'on trouve sur une statue en or que sur celle qui est en plâtre, ces gens-là en font autant lorsqu'ils font étalage de choses qui par elles-mêmes et à leur place seraient bonnes, car ils les utilisent inconsidérément, honorant leur mémoire aux dépens de leur intelligence : faisant honneur à Cicéron, à Galien, à Ulpien ou à saint Jérôme, ils se rendent eux-mêmes ridicules.
66. Je reviens volontiers sur le sujet de la sottise de notre éducation566. Elle a eu pour objectif, non pas de nous rendre bons et sages, mais savants ; elle y est parvenue. Elle ne nous a pas appris à chercher et embrasser la vertu et la sagesse, mais elle a gravé en nous le goût pour l'étymologie et la dérivation des mots. Nous savons décliner « vertu », si nous ne sommes pas capables de l'aimer... Si nous ne savons pas ce qu'est la sagesse dans la réalité et par expérience, nous le savons en paroles et par cœur. De nos voisins, nous ne nous contentons pas de connaître leur race567, la parentèle, les alliances : nous voulons les avoir comme amis et établir avec eux un dialogue en bonne intelligence. Or notre éducation nous a enseigné les définitions, les divisions et le découpage des diverses parties de la vertu comme les noms donnés aux branches d'un arbre généalogique, sans se préoccuper d'établir entre elle et nous quelque habitude de familiarité ni de relation intime. Elle a choisi pour notre instruction, non les livres qui ont les idées les plus saines et les plus justes, mais ceux qui parlent le meilleur grec et latin, et avec tous ces beaux mots, a instillé dans nos esprits les idées les plus creuses de l'Antiquité. Une bonne éducation doit modifier le jugement et le comportement, comme ce fut le cas pour Polémon : ce jeune grec débauché, venu écouter par hasard une leçon de Xénocrate, ne fut pas seulement impressionné par l'éloquence et le grand savoir du professeur, et n'en ramena pas seulement chez lui des connaissances sur quelque beau sujet, mais un profit plus important et plus durable : il changea soudain de vie en rejetant celle qu'il avait menée jusqu'ici. Qui a jamais ressenti un tel effet de notre éducation ?
...ne devrais-tu pas faire
Comme fit Polémon autrefois, transformé ?
Ne devrais-tu pas quitter les insignes de ta folie,
Les rubans, coussins et autres bandeaux,
Comme on dit qu'après boire il arracha, en se cachant
Ses couronnes de fleurs, ému par la voix d'un maître sobre ?
[Horace Satires II, 3, v. 253 sq]
La condition sociale la moins à dédaigner me semble être celle qui dans sa simplicité occupe le dernier rang, et nous montre des relations humaines plus harmonieuses. Je trouve que le comportement et les propos des paysans sont mieux en accord avec la vraie philosophie que ne sont ceux de nos philosophes eux-mêmes. « Le menu peuple est plus sage parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il faut.» [Lactance Choix de monuments primitifs de l'Église chrétienne III, 5]
67. Tels que j'ai pu en juger d'après leurs apparences extérieures (car pour les juger à ma façon, il eût fallu les éclairer de plus près), les hommes les plus remarquables dans le domaine de la guerre et de l'art militaire ont été le duc de Guise, qui mourut à Orléans, et feu le Maréchal Strozzi. Pour leurs capacités et leur valeur peu communes, Olivier et l'Hôpital, Chanceliers de France568. Il me semble que la poésie a connu aussi une certaine vogue à notre époque, car nous avons nombre de bons artisans569 dans ce métier-là : Daurat570, Bèze571, Buchanan572, l'Hôpital, Mont-Doré573, Turnèbe574. Quant à ceux qui écrivent en français, je pense qu'ils ont amené la poésie au plus haut qu'elle ne sera jamais ; et dans les endroits où Ronsard et Du Bellay excellent, je ne les trouve guère éloignés de la perfection antique. Adrien Turnèbe en savait plus et savait mieux ce qu'il savait que n'importe qui en son temps et même au-delà.
68. Les vies du duc d'Albe575, mort récemment, et de notre Connétable de Montmorency576, ont été des vies nobles et dont les destinées offrent des ressemblances étonnantes. Mais la beauté de la mort glorieuse que connut ce dernier, sous les yeux des Parisiens et de son roi, à leur service et contre ses plus proches parents, à la tête d'une armée victorieuse grâce à son commandement, et à la suite d'un « coup de main », cette mort dans une extrême vieillesse me semble mériter qu'on la mette parmi les événements les plus remarquables de mon temps. Et de même, on peut souligner la constante bonté, la courtoisie de la conduite et l'amabilité scrupuleuse de Monsieur de la Nouë, au milieu de factions armées sans foi ni loi (véritable école de trahison, de sauvagerie et de brigandage) où il a toujours vécu, en grand homme de guerre et fort expérimenté.
69. J'ai pris plaisir à faire connaître en plusieurs endroits les espoirs que je nourris au sujet de Marie de Gournay le Jars, ma « fille d'alliance », que j'aime assurément plus que paternellement, et que j'associe à ma retraite et à ma solitude comme l'une des meilleures parties de moi-même. Je n'ai plus d'yeux au monde que pour elle. Si l'adolescence peut constituer un présage, cette âme sera capable quelque jour des plus belles choses, et entre autres, d'atteindre à la perfection de cette très-sainte amitié au niveau de laquelle nous n'avons encore pas lu que son sexe ait jamais pu s'élever. La sincérité et la fermeté de sa conduite s'y montrent déjà manifestes, et son affection envers moi surabondante au point qu'il n'y a plus rien à souhaiter pour elle sinon que l'appréhension qu'elle ressent à l'approche de ma fin, m'ayant rencontré dans mes cinquante-cinq ans, la tourmente moins cruellement. Le jugement qu'elle a porté sur mes premiers « Essais », elle, une femme, à notre époque, si jeune et si isolée dans sa région, et la véhémence étonnante avec laquelle elle m'aima et désira si longtemps me rencontrer d'après la seule estime qu'elle avait éprouvée pour moi à me lire avant même de m'avoir vu, — voilà certes quelque chose de singulier et bien digne de considération577.