Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Quel que soit ton nez, même tel qu'Atlas n'en eût pas voulu,
Et même si tu étais capable de railler Latinus lui-même,
Tu ne saurais dire de ces bagatelles
Pire que je n'en dis moi-même.
A bon quoi mâchonner dans le vide ?
C'est de la chair qu'il te faut, si tu veux te rassasier.
Assez de gens sont imbus d'eux-mêmes :
Réserve ton venin pour eux.
Moi je sais que tout ceci
N'est au fond pas grand-chose.
[Martial Épigrammes XIII, 2]
52. Je ne suis pas obligé de ne pas dire de sottises, pourvu que je ne me trompe pas moi-même et que je les reconnaisse ainsi. Et me tromper en connaissance de cause, cela m'est si habituel que je ne trompe guère autrement, je ne me trompe jamais fortuitement. C'est bien peu de chose que d'attribuer à la légèreté de mon caractère mes sottes actions, puisque je ne puis pas m'empêcher de lui prêter d'ordinaire celles qui sont vicieuses.
53. Je vis un jour à Bar-le-Duc que l'on présentait au roi François II, pour honorer la mémoire de René, roi de Sicile558, un portrait qu'il avait fait de lui-même. Pourquoi ne serait-il pas permis également à tout un chacun de se représenter avec sa plume, comme lui le faisait avec un crayon ? Je ne veux donc pas laisser de côté cette cicatrice morale, qu'il n'est pourtant pas convenable de montrer en public : c'est l'irrésolution, défaut très gênant dans la conduite des affaires du monde. Je ne sais pas prendre parti dans les affaires dont l'issue est douteuse :
Mon cœur ne me dit ni oui ni non.
[Pétrarque Canzoniere CLXVIII, 8]
54. Je suis bien capable de soutenir une opinion, mais non de la choisir. C'est que dans les choses humaines, de quelque côté que l'on penche, on trouve toujours des apparences qui nous y confortent. Et le philosophe Chrysippe disait qu'il ne voulait apprendre de ses maîtres Zénon et Cléanthe que les vérités fondamentales, car pour les preuves et les arguments il en trouverait suffisamment de lui-même. De quelque côté que je me tourne, je me trouve toujours suffisamment de raisons et de vraisemblance pour m'y maintenir ; je maintiens donc en moi le doute et la liberté de choisir, jusqu'à ce que les circonstances me contraignent. Et alors, pour dire la vérité, je jette le plus souvent « la plume au vent » comme on dit, je m'abandonne au gré du sort : un penchant bien léger et quelque circonstance anodine suffisent à m'entraîner.
Dans le doute, le moindre poids le fait pencher
D'un côté ou de l'autre.
[Térence Andrienne I, 6, v. 32]
55. L'incertitude de mon jugement est telle que dans la plupart des cas, je pourrais m'en remettre au tirage au sort ou aux dés. Et je note, en examinant notre faiblesse humaine, que l'histoire sainte elle-même nous a laissé des exemples de cet usage qui consiste à confier au hasard et à la chance la détermination du parti à prendre dans les choses incertaines : « Le sort tomba sur Matthias559. » La raison humaine est un dangereux glaive à double tranchant. Même entre les mains de Socrate qui en est l'ami le plus intime et le plus familier, c'est un bâton qu'on ne sait par quel bout prendre. Je ne suis donc bon qu'à suivre les autres, et je me laisse volontiers emporter par la foule. Je n'ai pas suffisamment confiance en mes forces pour me risquer à commander ou à montrer la voie. Je suis bien aise de suivre les pas tracés par les autres. S'il faut courir le risque d'un choix douteux, j'aime mieux que ce soit sous la responsabilité de tel ou tel qui a plus d'assurance dans ses opinions, et qui s'y tient mieux que je ne le ferais des miennes, dont je trouve les fondations et l'assise peu sûres. Et pourtant, je ne change pas si facilement d'idée, d'autant que je vois la même faiblesse dans l'opinion contraire. « L'habitude elle-même de donner son assentiment semble dangereuse et glissante.» [Cicéron Académiques II, 21] Dans les affaires publiques notamment, il y a un beau champ ouvert aux hésitations et à la contestation :
Quand la balance a ses plateaux également chargés,
Elle ne s'abaisse ni ne s'élève d'aucun côté.
[Tibulle Elégies IV, 1, v. 40]
56. Les raisonnements de Machiavel, par exemple, étaient assez solides pour son sujet, et pourtant il fut très facile de les combattre. Et ceux qui l'ont fait n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs. On pourrait toujours trouver sur ce sujet de quoi fournir des réponses, des dupliques, répliques, tripliques, quadrupliques560, et cette infinie litanie de débats que la procédure juridique a allongée tant qu'elle a pu en faveur des procès.
On nous frappe, mais nous rendons coup par coup à l'ennemi.
[Horace Épîtres II, 2, v. 97]
Les raisons invoquées ici n'ont guère d'autre fondement que l'expérience, et la diversité des événements humains nous présente un nombre infini d'exemples sous toutes sortes de formes.
57. Un de nos contemporains très savant dit que dans nos almanachs, quand il est dit qu'il fera chaud, on pourrait dire « froid », et au lieu de sec, « humide » ; et s'il devait parier sur ce qui se produira, celui qui mettrait ainsi toujours le contraire de ce qui est prévu ne se risquerait pas à prendre parti, sauf à propos des choses qui ne font aucun doute, comme de promettre des chaleurs extrêmes à Noël, et des rigueurs d'hiver à la Saint-Jean. Je pense la même chose à propos des argumentations politiques : dans quelque situation qu'on vous mette, vous avez aussi beau jeu que vos adversaires pourvu que vous n'en veniez pas à choquer des principes trop élémentaires et trop évidents. Et c'est pourquoi, à mon point de vue, il n'est pas de façon d'agir si mauvaise soit-elle qui, à condition d'être ancienne et constante, ne vaille mieux que le changement et le bouleversement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues, et ont terriblement tendance à s'aggraver. Parmi nos lois et nos usages, il en est beaucoup de barbares et monstrueux. Mais pourtant, la difficulté d'améliorer cette situation et les dangers présentés par cet ébranlement, font que si je pouvais planter une cheville dans cette roue et l'arrêter en ce point, je le ferais volontiers.
Il n'est pas d'exemples si honteux et si infâmes
Que l'on ne puisse en trouver de pires.
[Juvénal Satires VIII, 183]
Ce que je trouve de pire de nos jours, c'est l'instabilité, et que nos lois pas plus que nos vêtements ne peuvent prendre une forme définitive. Il est bien facile de reprocher à un système de gouvernement ses imperfections, puisque toutes les choses mortelles en sont pleines. Il est bien facile de susciter chez un peuple le mépris envers ses anciennes traditions : jamais personne n'entreprit cela sans en venir à bout. Mais quant à établir un ordre meilleur à la place de celui que l'on a ruiné, nombreux sont ceux qui l'avaient entrepris et qui l'ont regretté561.
58. Je ne tiens guère compte de ma sagesse pour ma conduite : je me laisse volontiers conduire par l'ordre général du monde. Heureux, le peuple qui fait ce qu'on lui commande, et bien plus que ceux qui commandent, car il n'a pas à se soucier des causes, et se laisse tranquillement aller dans le mouvement céleste ! L'obéissance n'est jamais pure ni tranquille chez celui qui raisonne et qui conteste. Bref, pour en revenir à moi-même, le seul point par lequel j'estime être quelque chose, c'est celui par lequel jamais homme ne s'estima défaillant ; ma louange est banale, commune, populaire, car qui a jamais pensé qu'il manquait de jugement ? Ce serait une proposition qui contiendrait en elle-même sa contradiction : c'est une maladie qui ne se rencontre jamais là où elle se voit. Elle est tenace et forte, et pourtant, le premier regard que porte sur elle le patient la transperce et la fait se dissiper, comme le rayon du soleil le fait d'un brouillard opaque. S'accuser, en cette matière, ce serait s'excuser ; et se condamner, ce serait s'absoudre. Il n'y eut jamais manœuvre ni bonne femme qui n'ait pensé avoir assez de jugement pour sa propre gouverne. Nous reconnaissons aisément la supériorité que les autres ont sur nous s'agissant du courage, de la force physique, de l'expérience, de l'agilité, de la beauté ; mais nous ne reconnaissons à personne d'autre la supériorité en matière de jugement, et les arguments qui chez les autres proviennent du simple bon sens naturel, il nous semble qu'il nous aurait suffi de regarder de ce côté-là pour les trouver. L'érudition, le style, et autres qualités que nous voyons dans les ouvrages des autres, nous les reconnaissons bien volontiers si elles surpassent les nôtres ; mais quant aux simples productions de l'intelligence, chacun pense qu'il était capable de les obtenir de la même façon, et en perçoit difficilement le poids et la difficulté sauf, et encore, lorsqu'elles sont à une extrême et incomparable distance. Celui qui verrait bien clairement la hauteur de vues du jugement d'un autre pourrait parvenir à y élever le sien562. Ce que j'entreprends est donc une sorte d'entraînement, dont je dois attendre peu de recommandations et de louanges, et une sorte d'ouvrage qui m'apportera peu de renommée.