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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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59. Et puis, pour qui écrit-on ? Les gens savants qui font autorité en matière de livres n'attachent de prix qu'au savoir, et n'admettent pas d'autre méthode de pensée que celle de l'érudition et de l'art. Si vous avez pris l'un des Scipion pour l'autre563, que pourriez-vous dire encore qui vaille ? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore en même temps lui-même. Les esprits grossiers et vulgaires, eux, sont peu sensibles à une pensée fine. Or ce sont ces deux espèces-là qui constituent le gros du public. La troisième, à qui vous vous proposez, celle des bons esprits pensant par eux-mêmes, est si rare que justement, elle n'a ni renom ni place reconnue parmi nous : vouloir lui plaire et s'y efforcer est du temps à demi perdu.

60. On dit couramment que le plus juste partage que la nature nous ait fait de ses faveurs, c'est celui du bon sens564 ; chacun en effet se contente de ce qu'elle lui a attribué, et n'est-ce pas raisonnable ? Qui voudrait voir plus loin, chercherait à voir plus loin que sa vue ne peut porter. Je pense que mes idées sont bonnes et saines. Mais qui ne pense la même chose des siennes ? L'une des meilleures preuves que je puisse en avoir, c'est le peu d'estime que j'ai envers moi. Car si mes opinions n'étaient pas bien fermes, elles se seraient aisément laissé tromper par l'affection particulière que je me porte, puisque je ramène presque toute cette affection à moi-même et ne la répands guère au-delà. Tout ce que les autres en distribuent à une infinie multitude d'amis et de connaissances, à leur grandeur et à leur réputation, moi je la consacre toute entière au repos de mon esprit, et à moi-même. Ce qui m'en échappe, ce n'est pas vraiment volontaire :

Pour moi, vivre et me bien porter, voilà ma science.

[Lucrèce De la Nature V, 959]

Or je trouve mes opinions extrêmement hardies et constantes en ce qui concerne la condamnation de mes insuffisances. Mais il est vrai aussi que c'est un sujet sur lequel j'exerce mon jugement plus que sur aucun autre. Les gens regardent toujours devant eux ; moi je retourne mon regard vers l'intérieur, je le plante là, et c'est là que je l'exerce... Chacun regarde devant lui, moi je regarde au dedans de moi. Je ne m'occupe que de moi, je m'examine sans cesse, je m'analyse, je me déguste. Les autres vont toujours ailleurs, s'ils y pensent seulement ; ils vont toujours de l'avant :

Personne n'essaie de descendre en soi-même.

[Perse Satires IV, v. 23]

 

Moi, je me vautre en moi-même.

 

61. Quelle que soit la capacité que j'ai en moi à trier le vrai du faux, cette liberté de caractère qui fait que je n'assujettis pas volontiers ce que je crois à quoi que ce soit, c'est à moi surtout que je la dois. Car mes idées les plus fermes et les plus générales, ce sont celles qui sont nées avec moi, si l'on peut dire : elles me sont naturelles et sont vraiment les miennes. Je les ai produites crues et simples, de façon hardie et forte mais un peu confuse et imparfaite ; mais depuis, je les ai établies et fortifiées par l'autorité des autres et par les sains exemples des anciens, avec le jugement desquels le mien s'est rencontré : ils ont renforcé la prise que j'avais sur elles et m'en ont donné une jouissance et une possession plus complètes.

62. La réputation de vivacité et de promptitude d'esprit que tout le monde recherche, je prétends l'obtenir par une vie bien réglée565 ; celle qu'on attend d'une action éclatante et remarquée, ou de quelque capacité particulière, je l'attends de l'ordre, de l'harmonie et de la modération de mes opinions et de ma conduite. « S'il y a quelque chose qu'on peut louer, c'est à l'évidence la constance de la conduite, celle qui ne se dément dans aucune action particulière ; il est d'ailleurs impossible de préserver cette constance si on quitte son naturel pour prendre celui des autres.» [Cicéron De Officiis I, XXXI] Voilà donc jusqu'où je me sens coupable de ce que je disais être la première partie du vice de présomption. Pour la seconde, celle qui consiste à ne pas estimer suffisamment autrui, je ne sais si je puis aussi bien m'en disculper, car quoi qu'il m'en coûte, j'ai décidé de dire ce qu'il en est.

63. Peut-être est-ce le commerce continuel que j'entretiens avec les conceptions de l'Antiquité et l'idée que j'ai de ces belles âmes du temps passé qui me dégoûtent et d'autrui et de moi-même. Ou bien peut-être qu'en vérité nous vivons dans un siècle qui ne produit que des choses bien médiocres. Toujours est-il que je n'y vois rien qui soit digne d'une grande admiration. Mais il est vrai aussi que je ne connais pas beaucoup d'hommes avec la familiarité nécessaire pour pouvoir les juger, et ceux que ma condition me fait rencontrer le plus souvent ne sont pour la plupart que des gens qui montrent peu d'intérêt pour la culture de l'âme, et auxquels on ne propose pour toute béatitude que l'honneur, et pour toute perfection que la vaillance. Ce que je vois de beau chez les autres, je le loue et l'apprécie très volontiers. Je renchéris d'ailleurs souvent sur ce que j'en pense, et m'autorise même à mentir jusqu'à ce point : je suis incapable d'inventer de toutes pièces. Je témoigne souvent de ce que je trouve de louable chez mes amis, j'en rajoute même volontiers. Mais quant à leur prêter des qualités qu'ils n'ont pas, cela m'est impossible ; pas plus que de défendre ouvertement les imperfections qu'ils présentent.

64. Même à mes ennemis, je rends franchement témoignage d'honneur. Mes sentiments peuvent changer, mais mon jugement, non. Et je ne confonds pas ma querelle avec ce qui n'en fait pas partie. Je suis tellement jaloux de ma liberté de jugement que je ne puis y renoncer que très difficilement sous l'effet de quelque passion que ce soit. Je me fais plus de tort en mentant que je n'en fais à celui à propos de qui je mens. Il faut noter cette noble et louable coutume des Perses : ils parlaient de leurs ennemis mortels, ceux à qui ils faisaient la guerre à outrance, de façon aussi honorable et équitable que le méritait leur courage.

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