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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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Les malheurs incertains sont les plus pénibles. [Sénèque Tragédies III, sc. 1, v. 29]

 

32. Devant les événements, je me comporte en homme, et pour les diriger, comme un enfant. La crainte de la chute me trouble plus que la chute elle-même. Le jeu ne vaut pas la chandelle544. L'avare souffre plus de sa passion que le pauvre de son état, et le jaloux que le cocu. Il est souvent moins pénible de perdre sa vigne que de plaider pour la conserver. La marche la plus basse est la plus solide545. C'est le fondement de la fermeté : vous n'y avez besoin que de vous ; elle trouve là son assise et repose entièrement sur elle-même.

33. Voici l'exemple d'un gentilhomme que bien des gens ont connu ; n'a-t-il pas quelque valeur philosophique ? Il se maria sur le tard, ayant passé sa jeunesse en bon compagnon, grand raconteur d'histoires, grand amuseur. N'oubliant pas combien le sujet du cocuage lui avait fourni de quoi parler et se moquer des autres, il pensa se mettre à l'abri en épousant une femme qu'il prit en un lieu où chacun peut en trouver pour son argent, et établit avec elle cette règle : « Bonjour putain — Bonjour cocu. » Et il n'y avait rien dont il parlait plus souvent avec ceux qui lui rendaient visite que de ces dispositions par lesquelles il réfrénait les bavardages secrets des moqueurs et émoussait les piques qu'il eût pu encourir.

34. Quant à l'ambition, qui est voisine de la présomption, ou plutôt sa fille, il aurait fallu, pour me pousser vers les honneurs, que le hasard fût venu me prendre par la main. Car je n'eusse pas été capable de me mettre en peine pour une espérance incertaine, et supporter toutes les difficultés qui sont le lot de ceux qui cherchent à se pousser pour être en faveur, au début de leur ascension.

Je n'achète pas l'espérance à ce prix.

[Térence Les Adelphes II, 3, v. 11]

Je m'attache à ce que je vois et que je tiens, et ne m'éloigne guère du port.

Que l'une de tes rames rase le flot, l'autre le rivage.

[Properce Elégies amoureuses - Cynthia III, III, 23]

 

Et puis on n'obtient pas grand-chose dans ces promotions, si ce n'est en mettant d'abord en jeu ses propres biens. Et je considère que si ce qu'on a suffit à se maintenir dans la condition qui était la nôtre à la naissance, et dans laquelle on a grandi, c'est folie que de lâcher cela pour le vague espoir de l'améliorer. Celui à qui le sort refuse de quoi prendre pied quelque part, et se faire une existence tranquille et calme, celui-là est pardonnable s'il hasarde ce qu'il possède, puisque de toutes façons, la nécessité l'y contraindrait.

Dans l'adversité mieux vaut prendre la voie hasardeuse.

[Sénèque Tragédies II, sc. 1, v. 47]

J'excuse plutôt un cadet de risquer sa part d'héritage que celui qui a la charge de l'honneur de la famille et qui se retrouve nécessiteux entièrement par sa faute.

35. J'ai trouvé, avec l'aide de mes bons amis du temps passé, le chemin le plus court et le plus commode pour me détacher de ce désir et me tenir tranquille :

En homme qui jouit d'une douce condition sans la poussière de la victoire.

[Horace Épîtres I, 1, v. 51]

Car je juge sainement que mes forces ne sont pas capables de grandes choses, et je me souviens de ce mot de feu le chancelier Olivier : les Français ressemblent à des guenons qui grimpent dans les arbres, sautant de branche en branche jusqu'à ce qu'elles soient arrivées à la plus haute et parvenues là, y montrent leur cul.

Il est stupide de se charger d'un poids qu'on ne peut soutenir,

Pour ensuite fléchir les genoux et s'en débarrasser.

[Properce Elégies amoureuses - Cynthia III, 9, 5]

 

36. Même les qualités que je possède et qui ne souffrent pas de reproches, je les trouvais inutiles à notre époque. La facilité de mon caractère, on l'aurait taxée de lâcheté et de faiblesse ; ma loyauté et ma conscience on les aurait trouvées tatillonnes et superstitieuses ; ma franchise et ma liberté, importunes, irréfléchies et téméraires. À quelque chose malheur est bon ! Il est bon de naître à une époque très dépravée, car en comparaison des autres, vous êtes considéré comme vertueux à bon marché... Qui n'est que parricide et sacrilège, de nos jours, est un homme de bien et d'honneur.

Si maintenant ton ami ne nie pas ce que tu lui as confié,

S'il te rend ta vieille bourse avec sa monnaie rouillée,

C'est un miracle de bonne foi, digne de figurer

Sur les tablettes étrusques;

Et qu'il faut célébrer en immolant une jeune brebis couronnée.

[Juvénal Satires XIII, 60]

Il n'y eut jamais d'époque ni de lieu où les princes aient pu tirer de bénéfice plus certain et plus grand de la bonté et de la justice. Je serais bien étonné si le premier qui aurait l'idée d'accroître sa faveur et sa réputation par ce moyen-là ne devançait facilement ses compagnons. La force et la violence peuvent bien quelque effet, mais pas toujours sur tout.

37. Les marchands, les juges de village, les artisans, rivalisent de vaillance et de science militaire avec la noblesse. Ils mènent d'honorables combats, en public comme en privé : ils se battent et défendent leurs villes dans les guerres actuelles. La renommée d'un prince se trouve comme étouffée dans cette foule. Qu'il brille par son humanité, son honnêteté, sa loyauté, sa modération et surtout par sa justice : ce sont là des marques rares, inconnues et tenues à l'écart. Ce n'est que par le consentement de la population qu'il peut conduire ses affaires, et il n'est pas de qualités qui puissent aussi bien que celles-là conquérir son cœur : ce sont celles qui lui sont le plus utiles. « Rien n'est aussi populaire que la bonté.» [Cicéron Pro Ligario, in Oeuvres..., Dubochet 1841, X]

38. Dans les conditions de notre époque, donc, j'aurais pu me considérer comme grand et extraordinaire, tout comme je me sens un pygmée et un homme bien ordinaire par rapport à certains siècles passés, dans lesquels il était commun, si d'autres qualités plus importantes ne s'y ajoutaient, de voir un homme modéré dans ses vengeances, peu sensible aux offenses, scrupuleux dans le respect de la parole donnée, ni à double face, ni souple, n'ajustant pas ce qu'il pense à la volonté des autres, ni aux circonstances. Je me laisserais plutôt tordre le cou par les affaires que de tordre ma foi pour leur service. Car s'agissant de cette nouvelle « vertu », si fort à la mode aujourd'hui, et qui consiste à feindre et dissimuler, j'ai pour elle une haine capitale, et je ne trouve parmi tous les vices, aucun qui témoigne d'autant de lâcheté et de bassesse. C'est un comportement de couard et d'esclave que d'aller se déguiser, se dissimuler sous un masque et de ne pas oser se montrer tel qu'on est. C'est par là que nos contemporains s'entraînent à la perfidie. Habitués à parler faux, ils n'ont pas conscience de manquer à la vérité. Un noble cœur ne doit pas déguiser ce qu'il pense. Il veut se montrer jusqu'au fond : ou tout y est bon, ou tout au moins, tout y est humain.

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