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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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2. Ceux que le hasard (qu'on doive l'appeler heureux ou malheureux) a conduits à passer leur vie dans quelque haute fonction peuvent prouver par leurs actions publiques quelle sorte d'hommes ils sont. Mais ceux que leur sort a maintenu dans la foule, et dont personne ne parlera si eux-mêmes ne le font, sont excusables s'ils osent parler d'eux-mêmes à ceux qui ont tout intérêt à les connaître, comme ce fut le cas de Lucilius :

Il confiait tous ses secrets à des écrits comme à des amis ;

Heureux ou malheureux, il ne cherchait jamais

D'autres confidents. Ainsi l'on voit toute sa vie décrite

Comme dans un tableau qui serait

Consacré aux dieux.

[Horace Satires II, 1, vv. 30-34]

 

Lucilius confiait au papier ses actions et ses pensées ; il s'y peignait tel qu'il pensait être. Rutilius et Scaurus n'ont pas été moins crus ni moins estimés pour cela.

 

3. Je me souviens donc que dès ma plus tendre enfance, on avait remarqué chez moi je ne sais quelle attitude et des gestes qui manifestaient une vaine et sotte fierté. Je dirai d'abord qu'il n'est pas mauvais d'avoir des propensions et des comportements qui nous sont si personnels et si intégrés en nous que nous ne pouvons ni les ressentir ni les identifier. Le corps garde quelque pli de ces inclinations naturelles, sans que nous en ayons conscience, et sans notre consentement. Conscients de leur beauté, c'était avec une certaine recherche voulue qu'Alexandre penchait un peu la tête sur le côté et qu'Alcibiade avait adopté une voix douce et grasseyante. Jules César se grattait la tête avec le doigt, ce qui est bien l'attitude d'un homme en proie à des réflexions pénibles, et Cicéron, me semble-t-il, avait coutume de froncer le nez, ce qui témoigne d'un naturel moqueur. De tels mouvements peuvent se manifester en nous à notre insu. Il en est d'autres qui sont artificiels, et dont je ne parlerai pas, comme les salutations et révérences par lesquelles on cherche à se donner, le plus souvent à tort, l'honneur d'être humble et courtois : on peut en effet être humble pour en tirer gloire.

4. Je suis assez prodigue en coups de chapeau, notamment en été530, et je n'en reçois jamais sans y répondre, quelle que soit la qualité de l'homme, sauf s'il est à mon service. Je souhaiterais que certains princes que je connais en soient plus économes et qu'ils les dispensent à meilleur escient, car étant ainsi distribués inconsidérément, ces saluts sont sans valeur. Et au chapitre des attitudes exagérées, n'oublions pas la morgue de l'Empereur Constance, qui en public gardait toujours la tête droite, sans la tourner ni la pencher ici ou là, sans même regarder ceux qui à côté de lui le saluaient ; il gardait le corps immobile, sans même le laisser suivre le mouvement de sa voiture, sans oser cracher, ni se moucher, ni s'essuyer le visage devant les gens. Je ne sais si ces gestes que l'on remarquait chez moi relevaient de ma nature profonde et si j'avais vraiment quelque secrète propension à ce vice ; il se peut, car je ne puis répondre des mouvements de mon corps. Mais pour ce qui est des mouvements de l'âme, je veux dire ici ce que j'en ressens.

5. Il y a deux aspects dans cette attitude présomptueuse, à savoir : s'estimer trop soi-même, et ne pas estimer assez les autres. Pour l'un, il me semble d'abord qu'il faut tenir compte de ce qui suit : je suis sous l'influence d'un défaut de mon esprit qui me contrarie, parce que je le considère comme inique et encore plus comme importun. J'essaie de le corriger, mais je ne puis l'extirper. Il me conduit à déprécier les choses que je possède, et rehausser d'autant celles qui ne m'appartiennent pas, me sont étrangères, ou absentes. Et cette disposition s'étend bien loin... De même que, du fait qu'ils ont autorité sur elles, les maris regardent leurs femmes avec un injuste dédain, ou que certains pères en font autant envers leurs enfants, c'est ce que je fais moi aussi, et entre deux ouvrages semblables, je donnerai toujours plus de poids à l'autre qu'au mien. Ce n'est pas tant parce que mon zèle à progresser et m'améliorer trouble mon jugement et m'empêche d'être satisfait, que du fait que la possession elle-même engendre le mépris envers ce que l'on domine et dont on dispose. Les sociétés, les mœurs et les langues des pays lointains me plaisent, et je m'aperçois que le latin, par sa noblesse, me séduit plus qu'il ne devrait, comme il le fait pour les enfants et le petit peuple. La gestion domestique, la maison et le cheval de mon ami, à valeur égale, valent mieux que les miens, parce qu'ils ne sont pas les miens. Et d'autant plus que je suis très peu au courant de mes propres affaires. J'admire l'assurance et la certitude dont chacun fait preuve pour lui-même, alors qu'en ces matières il n'y a quasiment rien531 que je sache savoir, ni que je puisse oser prétendre savoir faire. Je n'ai pas un relevé établi d'avance de mes ressources, et n'en ai connaissance qu'après coup. Je doute de moi-même autant que de toute autre chose532. D'où il résulte que si je mène quelque affaire à bien, j'attribue plus volontiers cela à la chance qu'à mon action, d'autant plus que j'envisage tout ce que j'accomplis un peu par hasard et avec inquiétude. De même, parmi toutes les opinions que l'Antiquité s'est formée sur l'homme en général, celles vers lesquelles je suis porté, que j'adopte le plus volontiers et auxquelles je m'attache le plus, ce sont celles qui nous méprisent, nous avilissent et anéantissent le plus.

6. La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat notre présomption et notre vanité, quand elle reconnaît de bonne foi son irrésolution, sa faiblesse et son ignorance. Il me semble que la mère nourricière des opinions les plus fausses, qu'elles soient publiques ou privées, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de lui-même. Ces gens qui se perchent à califourchon sur l'épicycle de Mercure533, et qui voient si loin dans le ciel, me font grincer des dents ! Puisque je rencontre dans l'étude que je mène, et dont le sujet est l'homme, une telle variété de jugements, un si profond labyrinthe de difficultés entassées les unes sur les autres, tant de diversité et d'incertitudes dans la philosophie elle-même, comment pourrais-je croire ces gens-là, qui n'ont pas pu venir à bout de se connaître eux-mêmes, ni de connaître leur condition qui est pourtant constamment devant leurs yeux, qui ne savent comment se meut ce qu'eux-mêmes font mouvoir, qui ne savent ni décrire ni expliquer les ressorts qu'ils tiennent et manipulent eux-mêmes, comment pourrais-je les croire au sujet de la cause du flux et du reflux du Nil ? La curiosité qui les pousse à connaître les choses est un fléau qui a été donné aux hommes, dit la Sainte Écriture.

7. Mais pour en revenir à mon propre cas, il est bien difficile, me semble-t-il, qu'aucun autre homme s'estime moins que moi, voire qu'aucun autre m'estime moins que je ne m'estime moi-même. Je me considère comme quelqu'un d'ordinaire, mais aussi coupable des défauts les plus bas, les plus vulgaires, que je n'excuse ni ne récuse. Et je ne m'estime pas plus que ce que je sais valoir. S'il y a en moi de la présomption, elle est superficielle, et infusée en moi par le fait de ma complexion, qui me trahit. Elle n'a pas véritablement de corps qui puisse donner prise à mon jugement. J'en suis arrosé, mais pas teint.

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