Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Le plus bête, figure-toi, c’est qu’on m’a accusée de ce que je n’avais pas fait, de ce que je n’aurais peut-être jamais eu le cran de faire : et personne n’a su ce dont j’étais réellement coupable. Je vais te le dire : je me méfiais du testament que Goupillot avait pu écrire ; alors, pendant les deux ans où il a été gâteux, munie d’une procuration que je lui avais extorquée avec l’aide d’un notaire de Beauvais, je me suis froidement approprié une grande partie de la fortune. Bien inutilement d’ailleurs : car le testament était tout en ma faveur, et ne laissait à Huguette que sa part légale… Mais j’estimais que, après ces sept années d’enfer, j’avais bien le droit de me servir moi-même ! »
Cessant de rire, elle ajouta, tendrement :
— « Et tu es le premier, mon Tony, à qui je raconte ça. »
Elle eut un brusque frisson.
— « Froid ? » dit Antoine, cherchant le manteau des yeux. La nuit devenait fraîche ; il se faisait tard.
— « Non : soif », fit-elle, en levant sa coupe vers le seau à champagne.
Elle but avidement le vin qu’il lui versa, ralluma une de ses âcres cigarettes, et se leva pour jeter son manteau sur ses épaules. En se rasseyant, elle rapprocha son fauteuil, pour être tout près d’Antoine.
— « Tu entends ? » dit-elle.
Des papillons de nuit voletaient autour des lampions, et criblaient de coups la toile du parasol. L’orchestre s’était tu. Dans l’« hostellerie », la plupart des fenêtres s’étaient éteintes.
— « On est bien ici, mais je sais un endroit où l’on serait encore mieux… », reprit-elle, avec un regard plein de promesses.
Comme il ne répondait pas, elle lui saisit le poignet, et lui posa la main, retournée, sur la nappe. Il crut qu’elle voulait lire son horoscope :
— « Non », fit-il, en cherchant à se dégager. (Rien ne l’agaçait autant que les prophéties : les plus belles lui paraissaient toujours si médiocres, auprès de l’avenir qu’il se destinait !)
— « Tu es bête ! » lança-t-elle, en riant, sans lâcher le poignet. « Tiens, voilà ce que je veux… » Elle se pencha brusquement, colla sa bouche à l’intérieur de la main, et demeura une minute ainsi, sans bouger.
Lui, de sa main libre, caressait doucement la nuque ployée. Il comparait la sourde passion qu’elle avait pour lui, aux sentiments si mesurés qu’il éprouvait pour elle.
À ce moment, comme avertie par une intuition, Anne souleva légèrement la tête :
— « Je ne te demande pas de m’aimer comme je t’aime ; je te demande seulement de me laisser t’aimer… »
XXVI
Vanheede allait sortir, et il se confectionnait, comme chaque matin, une tasse de café sur son réchaud à pétrole, lorsque Jacques, sans avoir pris le temps d’aller déposer son bagage dans sa chambre, vint frapper à sa porte.
— « Quoi de nouveau à Genève ? » fit-il joyeusement, en laissant choir son sac sur le carreau.
L’albinos, au fond de la pièce, plissait les yeux dans la direction du visiteur, qu’il reconnut à sa voix.
— « Baulthy ! Déjà de retour ? »
Il s’avançait vers Jacques, tendant vers lui ses petites mains d’enfant.
— « Bonne mine », fit-il en dévisageant de près le voyageur.
— « Oui », reconnut Jacques, « ça va ! »
C’était vrai. Contre toute attente, cette nuit de voyage avait été mieux que bonne : libératrice. Seul dans son compartiment, il avait pu s’allonger, s’endormir presque aussitôt ; et il ne s’était éveillé qu’à Culoz, reposé, plein d’ardeur, exceptionnellement heureux même, comme délivré d’il ne savait quoi. À la portière, en respirant à larges traits l’air matinal, tandis que le premier soleil achevait de dissiper au fond des vallées les ouates laissées par la nuit, il s’était penché sur lui-même, cherchant à s’expliquer cette joie intérieure, dont, ce matin, il se trouvait comblé. « Fini », s’était-il dit, « de se débattre dans la confusion des idées, des doctrines ; un but précis s’offre enfin : l’action directe contre la guerre ! » Certes, l’heure était grave ; décisive, sans doute. Mais, lorsqu’il faisait le bilan des impressions qu’il rapportait de Paris, la fermeté de la position du socialisme français, l’accord des chefs, réalisé autour de Jaurès et soutenu par sa combativité optimiste, la soudure qui semblait se faire entre l’activité des syndicats et celle du Parti, tout contribuait à accroître sa confiance dans la force invincible de l’Internationale.
— « Asseyez-vous là », dit Vanheede, en rabattant les draps sur le lit défait. (Il ne s’était jamais décidé à tutoyer Jacques.) « Nous allons partager le café… Tout a bien marché ? Racontez ! Qu’est-ce ça est qu’on dit là-bas ? »
— « À Paris ? Ça dépend… Dans le public, personne ne sait, personne ne s’inquiète. C’est effarant : les journaux ne s’occupent que du procès Caillaux, du voyage triomphal de M. Poincaré — et des vacances !… On dit, d’ailleurs, qu’un mot d’ordre a été donné à la presse française : ne pas attirer l’attention sur les affaires balkaniques, pour ne pas compliquer la tâche des diplomates… Mais, dans le Parti, on se démène ! Et, ma foi, on a tout l’air de faire bonne besogne ! Le problème de la grève générale est nettement remis au premier plan. Ce sera la plate-forme française au congrès de Vienne. Évidemment, le point d’interrogation, c’est la position que prendront les social-démocrates : ils sont d’accord, en principe, pour reprendre la question. Mais… »
— « Nouvelles d’Autriche ? » questionna Vanheede, en posant sur la table de nuit, encombrée de livres, un verre à dents plein de café.
— « Oui. Nouvelles assez bonnes, si elles sont exactes. Hier soir, à l’Huma, on paraissait sûr que la note autrichienne à la Serbie n’aurait pas un caractère agressif. »
— « Baulthy », fit soudain Vanheede, « je suis content, ça me fait bon de vous voir ! »
Il souriait pour excuser son interruption. Il reprit aussitôt :
— « Ici, Bühlmann est venu. Il a raconté une histoire qui vient des bureaux de la Chancellerie, à Vienne ; et ça prouverait, au contraire, que les desseins de l’Autriche sont diaboliques… et très prémédités… Tout est corrompu ! » conclut-il sombrement.
— « Explique-moi ça, mon petit Vanheede », lança Jacques.
Le ton marquait moins de curiosité que de bonne humeur et d’affection. Vanheede dut le sentir, car il vint en souriant s’asseoir près de Jacques, sur le lit :
— « Ça est que, cet hiver, des médecins, appelés auprès de François-Joseph, ont diagnostiqué une affection des voies respiratoires… Une maladie incurable… Tellement grave, que l’empereur doit mourir avant la fin de l’année. »
— « Eh bien… requiescat ! » murmura Jacques, qui, pour l’instant, n’avait aucune disposition à prendre les choses au sérieux. Il avait roulé son mouchoir autour du verre pour ne pas se brûler les doigts, et il buvait, à petites gorgées, le breuvage limoneux fabriqué par Vanheede. Par-dessus le verre, son regard incrédule et amical était fixé sur le visage pâle aux cheveux ébouriffés.
— « Attendez », repartit Vanheede, « ça est maintenant, que l’histoire se corse… Le résultat de la consultation aurait été aussitôt communiqué au Chancelier… Berchtold aurait alors convoqué, dans sa propriété, différents hommes d’État, pour un conciliabule secret, une sorte de conseil de la Couronne. »
— « Oh ! oh », fit Jacques, amusé.
— « Là, ces messieurs — parmi lesquels Tisza, Forgach, et le chef d’état-major Hötzendorf — auraient raisonné comme ça : la mort de l’empereur, vu l’état actuel des choses, va déclencher en Autriche de terribles difficultés intérieures. Même si le régime de la double monarchie reste debout, l’Autriche sera affaiblie pour longtemps ; l’Autriche devra, pour longtemps, renoncer à abattre la Serbie ; et il faut abattre la Serbie, pour l’avenir de l’Empire. Comment faire ? »