Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Oui », fit Jacques en se levant aussitôt. « Moi aussi, il faut que je m’en aille. »
Daniel, à son tour, se mit debout :
— « Je te remercie d’être venu. »
— « Excuse-moi auprès de ta mère de t’avoir retenu si longtemps… »
Ils attendaient tous deux que l’autre fît un premier pas.
— « À quelle heure, ton train ? »
— « Vingt-trois heures cinquante. »
— « P.-L.-M. ? »
— « Oui. »
— « Vas-tu trouver une voiture ? »
— « Pas besoin… Le tram qui passe là me… »
Ils se turent, honteux de ce qu’ils arrivaient à se dire.
— « Je t’accompagne jusqu’à la porte », dit Daniel, en s’engageant dans l’allée.
Ils traversèrent tout le jardin sans échanger d’autre parole.
Comme ils atteignaient le boulevard, une auto s’arrêta devant la grille. Une jeune femme, nu-tête, puis un monsieur âgé sautèrent de la voiture. Leurs visages étaient bouleversés. Ils passèrent précipitamment devant les deux jeunes gens, qui les suivirent un instant des yeux : par contenance, plutôt que par curiosité.
Jacques, brusquant la séparation, tendit la main ; Daniel la serra en silence. Ils se regardèrent une seconde, tandis que leurs mains s’étreignaient. Daniel eut même un sourire timide, auquel Jacques eut à peine la force de répondre. Vivement, il franchit la grille et traversa le large trottoir éclairé. Mais, avant de s’engager sur la chaussée, il se retourna. Daniel était resté à la même place. Jacques le vit soulever la main, tourner sur lui-même et disparaître dans l’obscurité des arbres.
On distinguait, au loin, à travers le feuillage, les fenêtres éclairées de la maison… Jenny…
Alors, sans attendre le tramway, Jacques s’élança vers Paris — vers son train, vers Genève, — courant presque, — comme s’il eût à sauver sa vie.
XXV
Dans le grand salon aux paravents de laque (Antoine avait, une fois pour toutes, interdit à Léon d’introduire qui que ce fût dans son petit bureau), Mme de Battaincourt était assise et bâillait.
Les fenêtres étaient ouvertes. La journée s’achevait, sans un souffle d’air. Anne secoua le buste pour faire tomber sur le dossier du fauteuil son léger manteau du soir.
— « Il nous fait attendre, mon pauvre Fellow », dit-elle à mi-voix.
Les oreilles du pékinois, paresseusement échoué sur le tapis, eurent un faible frémissement. Anne avait acheté cette boule de soie blonde à l’Exposition de 1900, et elle s’obstinait à traîner partout avec elle cette merveille décrépite, aux dents gâtées, et au caractère grognon.
Soudain, Fellow souleva la tête, et Anne se redressa : ils avaient reconnu ensemble le pas rapide d’Antoine, sa manière brusque d’ouvrir et de fermer les portes.
C’était lui, en effet. Il avait son visage soucieux de médecin.
Le baiser dont il effleura les cheveux d’Anne glissa jusqu’à la nuque, et la fit tressaillir. Elle leva le bras, et promena lentement ses doigts sur le beau front carré, le bourrelet volontaire des sourcils, les tempes, la joue. Puis, un instant, elle garda, dans le creux de sa paume, la mâchoire, cette forte mâchoire des Thibault, qu’elle aimait et craignait à la fois. Enfin, elle redressa la tête, se leva et sourit :
— « Regardez-moi donc, Tony !… Non : vos yeux sont posés sur moi, mais votre regard est ailleurs… Je déteste quand vous avez votre figure de grand homme ! »
Il l’avait prise par les épaules, et la tenait devant lui, palpant de ses deux mains la saillie des omoplates. Il s’écarta légèrement, sans retirer ses mains, et la contempla, de haut en bas, en possesseur. Ce qui l’avait le plus fortement attaché à Anne, ce n’était pas tant qu’elle fût encore belle, mais qu’elle parût si manifestement construite pour l’amour.
Elle s’abandonnait à l’examen, fixant sur lui ses yeux pleins de vie et de joie.
— « Le temps de me changer, je suis à vous », fit-il, en la faisant doucement reculer, et en la forçant à se rasseoir.
Il se mettait maintenant si souvent en smoking, le soir, qu’il ne lui fallait guère plus de cinq minutes, pour passer sous la douche, se raser, enfiler la chemise glacée, le gilet blanc, les effets préparés d’avance, que Léon lui passait, pièce à pièce, les yeux baissés, avec des gestes godiches d’officiant.
— « Chapeau de paille et gants d’auto », fit-il à mi-voix.
Avant de quitter la pièce, il jeta vers la glace un bref regard d’ensemble, et tira ses manchettes. Il avait appris, depuis peu, à ne pas négliger ce surcroît d’aisance et de bonne humeur que confèrent une lingerie fine, un col ajusté, un vêtement de bonne coupe. Après la tâche quotidienne, s’offrir une soirée oisive et dispendieuse, lui semblait maintenant légitime, voire hygiénique ; et il était heureux de partager ce délassement avec Anne — bien qu’il fût parfaitement capable, comme il lui arrivait à l’occasion, d’en jouir égoïstement, tout seul.
— « Où m’emmenez-vous dîner, Tony ? » demanda-t-elle, tandis qu’Antoine l’aidait à remettre son manteau, et déposait un rapide baiser sur le cou nu. « Pas dans Paris… Il fait si chaud… Si nous allions jusqu’à Marly, chez Prat ? Ou plutôt : si nous allions au Coq ! Ce sera plus gai. »
— « C’est loin… »
— « Qu’importe ? Et puis, après Versailles, la route vient d’être refaite. »
Elle avait une façon à elle de moduler : « Si nous faisions ceci ? » « Si nous allions là ? », sur un ton désabusé, avec un regard câlin, un peu las ; et elle proposait ingénument les escapades les plus saugrenues, sans jamais tenir compte de la distance, de l’heure, de la fatigue ou des goûts d’Antoine, non plus que des dépenses qu’entraînaient ces fantaisies.
— « Eh bien, va pour le Coq ! » fit Antoine gaiement. « Debout, Fellow ! » Il se pencha, prit le chien sous son bras, ouvrit la porte, et s’effaça pour laisser passer Anne.
Elle s’était arrêtée. Le bleu nocturne du manteau, le ton crème de la robe, la laque noire du paravent, faisaient resplendir d’un éclat sourd sa peau de brune. Tournée vers lui, elle le couvait d’un regard sans retenue. Elle murmura : « Mon Tony… », si bas qu’elle ne semblait pas avoir parlé pour lui.
— « Allons ! » dit-il.
— « Allons… », soupira-t-elle, comme si le choix de ce restaurant à quarante-cinq kilomètres de Paris n’était qu’une concession de plus aux caprices d’un despote. Et, toute bruissante dans ses volants de taffetas, tête haute, le pas élastique, elle franchit allègrement le seuil.
— « Quand tu marches », lui glissa Antoine à l’oreille, « tu ressembles à une belle frégate qui prend la mer… »
Bien que la voiture fût puissante, amusante à mener, Antoine n’éprouvait plus guère de plaisir à conduire ; mais il savait qu’Anne n’aimait rien tant que ces randonnées avec lui, sans chauffeur.
Le soleil était couché. La soirée restait chaude. Pour traverser le Bois, Antoine choisit de petites routes peu fréquentées, sous la futaie. Par les fenêtres ouvertes, un air tiède et qui sentait le sous-bois entrait dans l’auto.
Anne bavardait. À propos de son récent voyage à Berck, elle parla de son mari, ce qu’elle faisait rarement.
— « Figure-toi qu’il ne voulait pas me laisser partir ! Il m’a priée, menacée ; il a été odieux ! Pourtant il m’a conduite à la gare. Mais il avait son air de martyr. Et, sur le quai, au moment du départ, il a eu l’aplomb de me dire : “Vous ne changerez donc jamais ?” Alors, du haut du wagon, je lui ai jeté un de ces : “Non !” Un “non” qui voulait dire des choses terribles !… Et c’est vrai, je ne changerai pas : je l’exècre ; il n’y a rien à faire ! »