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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Par extraordinaire, le Coq d’Argent était à peu près vide, ce soir-là.

À l’arrêt de l’auto, maître d’hôtel, garçons et sommeliers s’empressèrent au-devant de ces clients tardifs, et leur firent cérémonieusement conduite, de bosquet en bosquet. Un petit orchestre à cordes, dissimulé dans la verdure, commença à jouer, en sourdine. Tous avaient l’air de se conformer à une mise en scène bien réglée ; et Antoine lui-même, marchant derrière Anne, s’avançait avec le naturel assuré d’un acteur qui fait son entrée, dans un rôle à succès qu’il possède bien.

Les tables étaient discrètement isolées les unes des autres par des massifs de troènes et des jardinières de fleurs. Anne finit par choisir une place ; et son premier soin fut d’installer son chien sur le coussin que le gérant disposait aimablement sur le gravier. (Un coussin de cretonne rose : car tout était rose, au Coq, depuis les plates-bandes de petits bégonias, jusqu’aux nappes, aux parasols, et aux lampions accrochés dans les branches.)

Anne, debout, épluchait avec méthode la carte. Elle se donnait volontiers des airs gourmands. Le maître d’hôtel, entouré des garçons, se taisait, attentif, le crayon sur la lèvre. Antoine attendait qu’elle s’assît. Anne se tourna vers lui, et, de sa main dégantée, désigna différents plats sur la carte. Elle s’imaginait — et cela n’était pas totalement inexact — qu’il était jaloux de toutes ses prérogatives, et n’aimait pas qu’elle s’adressât directement aux gens de service.

Antoine transmit la commande sur le ton ferme et familier qu’il employait dans ces cas-là. Le maître d’hôtel écrivait, avec des signes respectueux et approbateurs. Antoine le regardait faire. L’obséquiosité du personnel lui était agréable. Il n’était pas loin, tant la chose lui semblait naturelle, de croire ingénument qu’on l’aimait.

— « Oh, l’adorable pussy ! » s’écria Anne, en tendant le bras vers un diablotin noir, qui venait de bondir sur la desserte, et que déjà les garçons scandalisés chassaient à coups de serviette. C’était un chaton de six semaines, tout noir, d’une maigreur famélique, avec un abdomen ballonné et d’étranges yeux verts, enchâssés dans une tête énorme.

Anne le prit à deux mains et le souleva en riant jusqu’à sa joue.

Antoine souriait, un peu agacé :

— « Laissez donc ce nid à puces, Anne… Vous allez vous faire griffer. »

— « Non, tu n’es pas un nid à puces… Non, tu es un amour de pussy », protestait Anne, en serrant la petite bête crasseuse contre sa poitrine, et en lui caressant le crâne avec la pointe de son menton. « Ce ventre qu’il a ! Est-il assez “commode Louis XV” ! Et sa grosse tête ! Il ressemble à un oignon qui germe… Vous n’avez pas remarqué, Tony, comme les oignons qui germent font une drôle de figure ? »

Antoine avait pris le parti de rire : un rire un peu forcé. Cela lui arrivait rarement ; lui-même s’écouta, surpris ; et, brusquement, il perçut le son particulier de ce rire. « Tiens », se dit-il, avec un bizarre serrement de cœur, « je viens de rire exactement comme Père… » De sa vie, Antoine n’avait prêté attention au rire de M. Thibault ; et voici qu’il découvrait ce rire, ce soir, tout à coup, et dans sa propre bouche.

Anne voulait obliger l’affreux animal à demeurer sur ses genoux, au grand dommage du taffetas crème.

— « Oh, le vilain ! » fit-elle, ravie. « Faites ronron, Monsieur Belzébuth !… Voilà… Il comprend tout… Je suis sûre qu’il a une âme », fit-elle, sérieusement. « Il faut me l’acheter. Tony… Ce sera notre fétiche ! Tant qu’il sera avec nous, je sens que rien ne pourra nous arriver de mal ! »

— « Je vous y prends », dit Antoine, moqueur. « Et vous soutiendrez encore que vous n’êtes pas superstitieuse ! »

Il l’avait déjà taquinée à ce sujet. Elle lui avait avoué que, souvent, le soir, quand elle tournait dans sa chambre, seule, sans se décider à se mettre au lit parce qu’elle croyait avoir le pressentiment d’un malheur, elle allait prendre dans un tiroir, où elle conservait des reliques de son passé, un vieux recueil de cartomancie, et se tirait les cartes, jusqu’au moment où elle tombait de sommeil.

— « Vous avez raison », dit-elle, tout à coup. « Je suis idiote. »

Elle laissa partir le chat, qui fit deux ou trois bonds en chancelant, et disparut dans le massif. Puis elle s’assura qu’ils étaient seuls, et, plongeant son regard dans les yeux d’Antoine, elle chuchota :

— « Sermonne-moi, j’adore ça… Je t’écouterai, tu verras… Je me corrigerai… Je deviendrai comme tu veux… » :

Il eut la pensée qu’elle l’aimait peut-être plus qu’il n’eût voulu. Il sourit, et lui fit signe de manger son potage : ce qu’elle fit, les yeux baissés, comme une enfant.

Puis elle se mit à parler de tout autre chose : des vacances qu’elle avait décidé de passer à Paris, pour ne pas s’éloigner d’Antoine ; puis du procès mi-politique, mi-passionnel, dont les détails remplissaient depuis plusieurs jours les colonnes de tous les journaux :

— « Quel cran ! Comme j’aimerais faire une chose comme ça ! Pour toi ! Tuer quelqu’un qui te voudrait du mal ! » Au loin, les deux violons, le violoncelle et l’alto, attaquaient un air de menuet. Elle parut rêver quelques instants, et prononça, d’une voix caressante et grave : « Tuer par amour… »

— « Vous auriez assez le physique de ça », remarqua Antoine, en souriant.

Elle faillit répondre, mais le maître d’hôtel, avant de découper les pigeonneaux, lui présentait, comme un encensoir, le légumier d’argent, d’où s’échappait un fumet de salmis.

Antoine s’aperçut qu’elle avait des larmes brillantes au bord des cils. Il la questionna du regard. L’avait-il blessée involontairement ?

— « C’est peut-être plus vrai que vous ne croyez », soupira-t-elle alors, sans le regarder, — et si bizarrement qu’il ne put s’empêcher, encore une fois, de penser à Goupillot.

— « Quoi, vrai ? », fit-il, avec curiosité.

Frappée par l’intonation, elle leva les yeux et saisit dans le regard d’Antoine un trouble que d’abord elle ne s’expliqua pas. Tout à coup, elle songea à leur conversation sur les toxiques, aux questions d’Antoine. Elle n’ignorait rien des accusations qu’on avait colportées sur son compte, après la mort de son mari : un journal de l’Oise s’était même permis de transparentes allusions, qui avaient définitivement consacré dans le pays la légende du vieux multimillionnaire, séquestré dans son château par une jeune aventurière épousée sur le tard, et qui était mort, une nuit, dans des circonstances restées mystérieuses.

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