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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Non. »

— « Tu es homme à repartir ? »

— « Tout de suite ? »

— « Ce soir. »

— « Si c’est nécessaire ! Pour Paris ? »

Meynestrel sourit :

— « Non. Un petit détour à faire : Bruxelles, Anvers… Richardley t’expliquera… » Il ajouta, à mi-voix : « Elle devait venir aussitôt après son repas ! »

Richardley ferma l’indicateur qu’il était en train de consulter, et leva vers Jacques son museau pointu :

— « Tu as un train, ce soir, à 19 h 15, qui te met à Bâle vers 2 heures du matin, et à Bruxelles, demain pour midi. De là, tu gagneras Anvers. Il faut que tu y sois, demain, mercredi, avant 3 heures du soir… Une mission qui demande quelques précautions, parce qu’il s’agit de rencontrer Kniabrowski, et qu’il est assez surveillé… Tu le connais ? »

— « Kniabrowski ? Oui, très bien. »

Avant de le rencontrer, Jacques avait entendu parler de lui dans tous les milieux révolutionnaires. Vladimir Kniabrowski achevait alors de purger sa peine dans les prisons russes. À peine libéré, il avait repris son rôle d’agitateur. Jacques l’avait vu cet hiver à Genève ; et, avec l’aide de Zelawsky, il avait même traduit, pour des journaux suisses, des fragments du livre que Kniabrowski avait écrit pendant sa captivité.

— « Méfie-toi », dit Richardley : « il est complètement rasé, maintenant, et ça le change beaucoup, paraît-il. »

Debout, cambré, son perpétuel sourire sur ses lèvres minces, il enveloppait Jacques de son regard intelligent, trop assuré.

Meynestrel, les mains au dos, la mine soucieuse, allait et venait à travers l’étroite pièce, afin de rétablir la circulation dans sa jambe ankylosée. Brusquement, il se tourna vers Jacques :

— « À Paris, ils avaient follement confiance dans la modération de l’Autriche, n’est-ce pas ? »

— « Oui. Hier, à l’Huma, on annonçait que la note autrichienne ne prévoit même pas de délai… »

Meynestrel fit un pas vers la croisée, regarda dans la cour, et revenant sur Jacques :

— « C’est à voir !… »

— « Ah ?… » murmura Jacques. Un léger frisson lui parcourut les membres, et un peu de sueur vint affleurer son front.

Richardley constata froidement :

— « Hosmer avait vu clair. Les événements se précipitent. »

Il y eut un bref silence. Le Pilote avait recommencé ses allées et venues. Visiblement, il était nerveux. « Est-ce l’Autriche ? » se demanda Jacques. « Ou l’absence d’Alfreda ? »

— « Vaillant et Jaurès ont raison », dit-il. « Il faut que les gouvernements abandonnent tout espoir de faire accepter par les masses leur politique de guerre. Il faut les forcer à un arbitrage ! Par la menace de grève générale ! Vous avez vu que la motion avait été votée, il y a huit jours, avec une forte majorité, au congrès français. Tout le monde, d’ailleurs, est d’accord sur le principe. Mais, à Paris, on cherche le moyen de convaincre les Allemands, et d’obtenir qu’ils se prononcent aussi catégoriquement que nous. »

Richardley secoua la tête :

— « Peine perdue… Ils refuseront toujours. Leur argument — le vieil argument de Plekhanov, celui de Liebknecht, — est très fort : entre deux peuples inégalement socialisés, la grève mettrait la nation la plus socialisée à la merci de celle qui l’est le moins. C’est l’évidence. »

— « Les Allemands sont hypnotisés par le péril russe… »

— « Ça se comprend ! Ah ! dès que la Russie sera, socialement, assez évoluée pour qu’une grève simultanée soit possible dans les deux pays !… »

Jacques ne cédait pas :

— « D’abord, ce n’est plus tellement certain que la grève soit impossible en Russie : du moins, des grèves partielles, comme celles de Poutiloff, et qui, étendues à d’autres centres, pourraient tout de même gêner considérablement le parti militaire… Mais, laissons la Russie. Il y a un argument précis à opposer aux répugnances nationales des social-démocrates. C’est de leur dire : “L’ordre de grève générale, mécaniquement promulgué le jour de la mobilisation, serait un péril pour l’Allemagne. Soit. Mais la grève préventive ? Celle que le socialisme déclencherait pendant la période de tension préliminaire, pendant la crise diplomatique, bien avant qu’il s’agisse de mobilisation ? Or, la menace d’une telle perturbation dans la vie nationale, si cette menace était sérieuse, suffirait à obliger votre gouvernement à recourir à l’arbitrage… Devant cet argument, les objections allemandes devraient tomber. Et c’est, je crois, la plateforme que le parti français va adopter à la réunion du bureau, à Bruxelles.” ».

Debout devant sa table, la tête penchée vers ses paperasses, Meynestrel n’avait pas un instant paru s’intéresser au débat. Il se redressa et vint se planter entre Jacques et Richardley. Un malicieux sourire passa sur son visage :

— « Maintenant, mes enfants, décampez. J’ai du travail. Nous causerons après… Revenez tous les deux à quatre heures. » Il lança vers la fenêtre ouverte un regard presque anxieux ; « Je ne comprends pas que Freda… » Puis, s’adressant à Richardley : « Primo : donner à Jacques toutes les précisions nécessaires pour la rencontre de Kniabrowski. Secundo : régler avec lui la question argent, car il restera peut-être deux ou trois semaines absent… ».

Tout en parlant, il les poussait vers la porte, qu’il ferma derrière eux.

XXVII

Sous l’écrasant soleil de ce bel après-midi, la ville d’Anvers grésillait comme une cité espagnole.

Avant de s’engager sur la chaussée, Jacques, clignant des paupières dans la fournaise, jeta un coup d’œil sur l’horloge de la gare : 3 h 10. Le train d’Amsterdam n’arrivait qu’à 3 h 23 ; mieux valait se montrer le moins possible à l’intérieur de la gare.

Tout en traversant l’avenue, il inspecta rapidement les gens attablés, en face, à la terrasse d’une brasserie. Rassuré sans doute, il avisa une table libre, à l’écart, et commanda de la bière. Malgré l’heure, la place était presque déserte. Les piétons, pour ne pas quitter le seul trottoir à l’ombre, faisaient tous le même détour, comme des fourmis. Des trams, venus de tous les points de la ville, traînant sous eux leur ombre noire, se croisaient au carrefour, et leurs roues brûlantes grinçaient sur la courbe des rails.

3 h 20. Jacques se leva et prit à gauche pour entrer dans la gare par la façade latérale. Peu de monde dans le hall. Un vieux Belge, débraillé, coiffé d’un képi, faisait, avec un arrosoir, des huit sur le dallage poussiéreux.

Là-haut, le train arrivait à quai.

Jacques, tout en lisant son journal, vint se placer au bas du grand escalier, à la sortie des voyageurs, et, sans dévisager personne, regarda distraitement les gens qui défilaient devant lui. Un homme d’une cinquantaine d’années, coiffé d’une casquette, passa ; il était vêtu de toile grise, et portait sous le bras un paquet de journaux. Le flot s’écoulait vite. Bientôt il ne resta plus que des retardataires : quelques vieilles femmes qui peinaient à descendre les marches.

Alors, comme si la personne qu’il attendait n’était pas arrivée, Jacques fit demi-tour, et, d’un pas nonchalant, sortit de la gare. Seul, un policier habile et prévenu eût remarqué le coup d’œil qu’il jeta, par-dessus son épaule, avant de quitter le trottoir.

Il reprit l’avenue de Keyser jusqu’à l’avenue de France, parut hésiter, comme un touriste qui cherche le vent, tourna sur la droite, passa devant le Théâtre Lyrique, dont, un instant, il examina l’affiche, et pénétra sans hâte dans un des petits squares qui sont devant le Palais de Justice. Là, avisant un banc vide, il s’y laissa tomber et s’épongea le front.

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