Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Antoine souriait. Il ne détestait pas la voir en colère. Il lui disait parfois : « J’aime bien quand tu fais ton œil de pirate ! » Il se rappelait Simon de Battaincourt, l’ami de Daniel et de Jacques, avec son nez de chevreau, ses cheveux couleur de ficelle, son air doux, un peu cafard ; assez antipathique, en somme.
— « Dire que j’ai eu un vrai béguin pour cet imbécile », continua Anne. « Et peut-être justement à cause de ça… »
— « À cause de quoi ? »
— « Eh bien, de sa bêtise… De ce qu’il avait eu si peu d’aventures dans sa vie… Ça me paraissait rafraîchissant ; ça me changeait. C’était comme une occasion de recommencer mon existence… Hein, ce qu’on peut être idiote ! »
Elle se souvint de la résolution qu’elle avait prise de parler plus souvent d’elle, de son passé ; c’était l’occasion ou jamais. Elle s’installa commodément, appuya la tête contre l’épaule d’Antoine, et, les yeux sur la route, s’abandonna à des souvenirs :
— « Je le rencontrais quelquefois en Touraine, aux chasses. J’avais bien remarqué qu’il me regardait, mais il ne m’adressait pas la parole. Un soir, je rentrais, je l’ai croisé, en forêt. Il était à pied, je ne sais plus pourquoi. J’étais seule. J’ai fait arrêter l’auto, et je lui ai offert de le rentrer à Tours. Il est devenu cramoisi. Il est monté. Il ne disait rien. La nuit tombait. Et, brusquement, un peu avant l’octroi… »
Antoine écoutait distraitement, l’attention requise par la route, le rythme du moteur.
Anne… Après lui, elle en aimerait d’autres ; elle suivrait son destin. Il ne s’illusionnait pas sur la durée de leur liaison. « Curieux », songeait-il, « cet attrait que j’ai toujours eu pour ces émancipées au sang chaud… » Il s’était parfois demandé si ce compagnonnage amoureux dont il se contentait avec ses maîtresses n’était pas une forme assez incomplète de l’amour. Assez indigente, peut-être. « Tu confonds l’amour avec la concupiscence », lui avait dit Studler, l’autre jour. Incomplète ou non, cette forme était la sienne, et il s’en trouvait bien. Elle lui laissait intacte sa force d’homme laborieux, qui se veut libre pour se consacrer sans marchandage à sa vocation. Sa récente conversation avec Studler lui revint à l’esprit. Le Calife lui avait cité le mot d’un jeune écrivain de sa connaissance, un nommé Péguy : Aimer, c’est donner raison à l’être aimé qui a tort. La formule avait violemment choqué Antoine. Sous cette forme dévorante, éperdue, abêtissante, l’amour lui inspirait toujours de la stupeur, de l’effroi, et même une sorte de répugnance…
L’auto s’engageait sur le pont, franchissait la Seine, attaquait gaillardement le coteau de Suresnes.
— « Il y a là un petit caboulot où l’on mange des fritures », dit Anne, soudain, en tendant le bras.
(C’était là que, naguère, Delorme l’emmenait toujours — Delorme, un ancien étudiant en médecine, qui était devenu pharmacien à Boulogne, et qui, pendant plusieurs années, jusqu’à cet hiver, jusqu’à ce qu’Anne fût enfin délivrée de la drogue, avait payé les faveurs de cette maîtresse inespérée, en l’approvisionnant de morphine.)
Redoutant une question d’Antoine, elle se contraignit à rire :
— « La patronne vaut le déplacement ! Une grosse mémère à bigoudis avec des bas roulés sur les chevilles… Moi, j’aimerais mieux aller pieds nus que d’avoir des bas qui tire-bouchonnent ! Pas toi ? »
— « Nous irons un dimanche », proposa Antoine.
— « Non, pas un dimanche. Tu sais bien que j’ai horreur du dimanche. Tous ces gens qui encombrent les rues, sous prétexte de se reposer ! »
— « En somme, c’est une chance qu’il y ait six jours sur sept où les autres travaillent », fit Antoine, moqueur.
Elle ne sentit pas le reproche, et se mit à rire :
— « Bigoudi ! J’adore ce mot-là. Ça fait un bruit de castagnettes dans la bouche. Quand j’aurai un autre chien, je l’appellerai Bigoudi… Mais je n’aurai jamais un autre chien », reprit-elle, gravement. « Quand Fellow sera vieux, je l’empoisonnerai. Et je ne le remplacerai pas. »
Le jeune homme sourit, sans tourner la tête :
— « Vous auriez le courage d’empoisonner Fellow ? »
— « Oui », fit-elle, d’un ton net. « Mais seulement quand il sera devenu tout à fait vieux et infirme. »
Il lui jeta un bref coup d’œil. Il se rappelait quels bruits étranges avaient couru, à la mort de Goupillot. Il y pensait de temps à autre. Pour en rire, le plus souvent. Parfois, pourtant, Anne l’effrayait. « Elle est capable de tout », pensa-t-il. « De tout, même d’empoisonner un mari devenu tout à fait vieux et infirme… »
Il demanda :
— « Et, peut-on savoir ? Strychnine ? Cyanure ? »
— « Non ; un barbiturique… Le meilleur de tous, c’est le didial. Mais il est inscrit au tableau B, il faut une ordonnance… Nous nous contenterons du simple dial ! N’est-ce pas, Fellow ? »
Antoine eut un rire un peu forcé :
— « Pas si facile que ça, à doser juste !… Un ou deux grammes de plus ou de moins, et tout est raté… »
— « Un ou deux grammes ? Pour un chien qui ne pèse pas trois kilos ? Vous n’y entendez rien, docteur !… » Elle fit un bref calcul, et déclara posément : « Non : pour Fellow, avec vingt-cinq centigrammes de dial, vingt-huit au maximum, il aurait son compte… »
Elle se tut. Lui aussi. Songeaient-ils aux mêmes choses ? Non, car elle murmura :
— « Je ne remplacerai jamais Fellow… Jamais… Ça t’étonne ? » Elle se serra de nouveau contre lui : « C’est que je suis capable d’être fidèle, Tony, tu sais… Très fidèle… »
La voiture ralentit pour prendre un virage et franchir un passage à niveau.
Anne, les yeux sur la route, souriait distraitement.
— « Au fond, Tony, j’étais née pour être la femme d’un grand, d’un unique amour… Ce n’est pas ma faute si j’ai eu cette existence-là… Tout de même », reprit-elle avec force, « une chose que je peux dire : je ne me suis jamais abaissée… » (Elle était de bonne foi : elle avait oublié Delorme.) « Je ne regrette rien », conclut-elle.
Une minute encore, elle demeura silencieuse, la tempe appuyée à l’épaule d’Antoine, regardant les sous-bois obscurcis, les nuées dansantes de moucherons que fendait l’auto.
— « C’est étrange », reprit-elle. « Moi, plus je suis heureuse, et plus je me sens bonne… Il y a des jours où j’aimerais tant pouvoir me dévouer, à quelque chose, à quelqu’un ! »
Il fut frappé par la résonance nostalgique de sa voix. Il savait qu’elle était sincère : que son luxe, sa situation mondaine — objectifs de quinze ans de calculs et de manœuvres — ne lui avaient donné ni apaisement ni bonheur.
Elle soupira :
— « L’hiver prochain, tu sais, je suis décidée à me faire une autre vie… une vie sérieuse… une vie utile… Il faudra m’aider, Tony. Tu promets ? »
C’était un projet qui revenait fréquemment dans ses propos. Antoine, d’ailleurs, ne la jugeait pas incapable de changer d’existence. Elle avait de grandes qualités, malgré ses travers : elle était douée d’une intelligence pratique assez vive, d’une ténacité à toute épreuve. Mais, pour réussir et pour persévérer, il eût fallu qu’elle eût auprès d’elle quelqu’un qui la guidât, et rendît inoffensifs ses défauts ; quelqu’un comme lui. Il avait pu mesurer, cet hiver, son ascendant sur elle, lorsqu’il s’était mis en tête de lui faire abandonner la morphine : il avait obtenu qu’elle se soumît pendant huit semaines à une douloureuse cure de désintoxication dans une clinique de Saint-Germain, d’où elle était revenue épuisée, mais radicalement guérie ; et, depuis, elle ne se piquait plus. Nul doute qu’il eût pu, s’il s’en était donné la peine, orienter vers des occupations sérieuses cette énergie inemployée. Un signe de lui, et tout l’avenir d’Anne pouvait être transformé… Ce signe, pourtant, il était bien résolu à ne pas le faire. Il imaginait trop bien ce qu’un tel « sauvetage » impliquerait pour lui de charges nouvelles, accaparantes. Tous les gestes engagent ; surtout les gestes généreux… Or, il avait sa propre vie à conduire, sa liberté à sauvegarder. Là-dessus, il ne transigeait pas. Mais, chaque fois qu’il y pensait, c’était avec émotion, avec mélancolie : comme s’il détournait la tête, pour ne pas voir se tendre vers lui, à la surface de l’eau, une main de noyée…