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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Hâter l’expédition contre la Serbie, avant la mort du vieux ? » dit Jacques, qui suivait plus attentivement.

— « Oui… Mais certains vont plus loin encore… »

Jacques regardait Vanheede parler, et, devant cette frimousse d’ange aveugle, il était frappé, une fois de plus, du contraste qu’offraient cette enveloppe frêle et la force têtue qu’on sentait, par instants, tel un noyau dur, au centre de cette pâte incolore. « Ce petit Vanheede », songea-t-il, en souriant. Il se rappelait que, le dimanche, au bord du lac, dans les auberges, il avait plusieurs fois vu l’albinos, au milieu d’une discussion politique passionnée, quitter brusquement la table : — « Tout est vil, tout est corrompu ! » — pour aller seul, comme un gamin, faire un tour de balançoire.

— « … Certains vont plus loin encore », poursuivait Vanheede, de sa voix flûtée. « Ils disent que l’attentat de Sarajevo aurait été organisé par des agents provocateurs à la solde de Berchtold, pour faire naître l’occasion attendue ! Et ils disent que Berchtold aurait ainsi fait deux coups avec la même pierre : d’abord, il aurait débarrassé le trône d’un successeur inquiétant, trop pacifiste, et, en même temps, il aurait rendu possible, avant la mort de l’empereur, une guerre contre les Serbes. »

Jacques riait.

— « C’est un beau conte de brigands que tu me racontes là… »

— « Vous, Baulthy, vous n’y croyez pas ? »

— « Oh », fit Jacques sérieusement, « je crois qu’on peut s’attendre à tout, absolument à tout, d’un homme ambitieux et déformé par la vie politique, dès l’instant où cet homme se sent le pouvoir absolu entre les pattes ! L’histoire n’est qu’une longue illustration de ça… Mais, ce que je crois aussi, mon petit Vanheede, c’est que les plus machiavéliques desseins se briseront vite contre la volonté pacifique des peuples ! »

— « Croyez-vous que ça est aussi l’avis du Pilote ? » demanda Vanheede, en branlant la tête.

Jacques le considérait interrogativement.

— « Je veux dire… » reprit le Belge, avec hésitation. « Le Pilote, il ne dit pas non… Mais il a toujours l’air de ne pas vraiment croire à cette résistance, à cette volonté des peuples… »

Les traits de Jacques s’assombrirent. Il savait bien en quoi la position de Meynestrel différait de la sienne. Mais cette pensée lui était pénible ; il l’écartait d’instinct.

— « Cette volonté, mon petit Vanheede, elle existe ! » reprit-il avec force. « Je reviens de Paris, et j’ai confiance. Actuellement, non seulement en France, mais partout en Europe, parmi les hommes mobilisables, on peut dire qu’il n’y en a pas dix, pas cinq, sur cent, qui accepteraient l’idée d’une guerre ! »

— « Mais les quatre-vingt-quinze autres, ça est des êtres passifs, Baulthy, des êtres résignés ! »

— « Je sais bien. Suppose pourtant que, sur ces quatre-vingt-quinze-là, il y en ait seulement une douzaine, une demi-douzaine même, qui comprennent le danger et qui s’insurgent : c’est une véritable armée de récalcitrants que les gouvernements trouveraient devant eux !… C’est cette demi-douzaine sur cent qu’il s’agit d’atteindre, de grouper pour la résistance. Ça n’a rien d’irréalisable. Et c’est à ça que travaillent, en ce moment, partout, les révolutionnaires d’Europe ! »

Il s’était levé.

— « Quelle heure ? » murmura-t-il, en jetant un coup d’œil à son poignet. « Il faut maintenant que j’aille voir Meynestrel. »

— « Pas ce matin », fit Vanheede. « Le Pilote est allé à Lausanne, en auto, avec Richardley. »

— « Zut… Tu es sûr ? »

— « Il y avait rendez-vous à neuf heures, là-bas, pour le congrès. Ils ne reviendront pas avant midi. »

Jacques parut contrarié.

— « Soit. J’attendrai midi… Qu’est-ce que tu fais, toi, ce matin ? »

— « J’allais à la Bibliothèque, mais… »

— « Viens avec moi chez Saffrio, nous causerons en route. J’ai une lettre à lui remettre. J’ai vu Negrotto, à Paris… » Il avait repris son sac, et se dirigeait vers la porte. « Dix minutes : le temps de me raser… Viens me prendre, en descendant. »

Saffrio occupait, seul, rue de la Pellisserie, dans le quartier de la cathédrale, une petite bicoque de deux étages, au rez-de-chaussée de laquelle il avait installé sa boutique.

On ne savait pas grand-chose du passé de Saffrio. On l’aimait pour sa bonne humeur, sa légendaire serviabilité. Inscrit au parti italien bien avant de venir en Suisse, il exerçait depuis sept ans son métier de droguiste à Genève. Il avait quitté l’Italie après des malheurs conjugaux, auxquels il faisait des allusions fréquentes mais imprécises, et qui, au dire de certains, l’auraient poussé jusqu’à une tentative de meurtre.

Le magasin, où Jacques et Vanheede pénétrèrent, était vide. Au tintement du timbre de la porte, Saffrio parut à l’entrée de l’arrière-boutique. Ses beaux yeux noirs s’éclairèrent d’une lueur chaude.

— « Buon giorno ! »

Il souriait, agitant la tête, arrondissant ses épaules inégales, écartant les bras, avec les grâces empressées d’un aubergiste italien.

— « J’ai là deux compatriotes », souffla-t-il à l’oreille de Jacques. « Venez. »

Il était toujours prêt à donner refuge aux hors-la-loi italiens dont le gouvernement suisse avait ordonné l’expulsion. (La police de Genève, fort accommodante en temps habituel, était prise périodiquement d’un zèle d’épuration, intempestif et passager, et chassait du territoire un certain nombre de révolutionnaires étrangers qui n’étaient pas en règle avec elle. Le coup de balai durait une huitaine de jours, pendant lesquels les insoumis se contentaient, en général, de quitter leur garni, pour vivre, cachés, dans le taudis de quelque camarade. Puis le calme revenait comme avant. Saffrio était un spécialiste de ce genre d’hospitalité.)

Jacques et Vanheede le suivirent.

Derrière la boutique s’ouvrait un ancien cellier, séparé du magasin par une étroite cuisine. Cette salle ressemblait fort à un cachot : elle était voûtée ; un soupirail à barreaux, donnant sur une cour déserte, l’éclairait de haut et mal. Mais la disposition des lieux en faisait un asile discret ; et, comme on y pouvait tenir assez nombreux, Meynestrel l’utilisait parfois pour de petites réunions privées. Tout un côté de la muraille était garni de planches, où s’entassaient de vieux ustensiles de droguerie, des fioles, des bocaux vides, des mortiers inutilisables. Sur le rayon supérieur, trônait une lithographie de Karl Marx, dont le verre était fêlé et gris de poussière.

Deux Italiens, en effet, se trouvaient là. L’un d’eux, très jeune, déguenillé comme un clochard, était attablé, seul, devant une assiettée de macaronis froids à la tomate, qu’il piochait avec la pointe d’un couteau et qu’il étalait sur du pain. Il leva sur les visiteurs un regard doux de bête blessée, et se remit à manger.

L’autre, plus âgé et mieux vêtu, était debout, des papiers à la main. Il vint au-devant des arrivants. C’était Remo Tutti, que Jacques avait connu, à Berlin, correspondant de journaux italiens. Il était petit, un peu efféminé ; l’œil vif, le regard intelligent.

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