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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Saffrio désigna Tutti du doigt :

— « Remo est arrivé hier de Livorno. »

— « Moi, je viens de Paris », dit Jacques à Saffrio, en sortant une enveloppe de son portefeuille. « Et j’ai rencontré quelqu’un — devine ! — qui m’a remis cette lettre pour toi. »

— « Negrotto ! » s’écria l’Italien, en saisissant joyeusement l’enveloppe.

Jacques s’assit et se tourna vers Tutti :

— « Negrotto m’a dit qu’en Italie, depuis une quinzaine, sous prétexte de grandes manœuvres, on a convoqué et armé 80.000 réservistes. Est-ce vrai ? »

— « En tout cas, 55 ou 60.000… Si… Mais ce que Negrotto ne sait peut-être pas, c’est qu’il y a des troubles sérieux dans l’armée. Surtout dans les garnisons du Nord. Des actes d’indiscipline, nombreux ! Le commandement est débordé. Il a presque renoncé à sévir. »

La voix chantante de Vanheede s’éleva dans le silence :

— « Voilà ! Par le refus ! Par la douceur ! et le meurtre n’aura plus de place sur la terre… »

Il y eut un sourire général. Vanheede seul ne souriait pas. Il rougit, croisa ses petites mains, et se tut.

— « Alors », dit Jacques, « chez vous, en cas de mobilisation, ça n’irait pas tout seul ? »

— « Sois bien tranquille ! » dit Tutti, avec force.

Saffrio leva le nez de la lettre qu’il lisait :

— « Chez nous, quand on essaie de faire du militarisme, tout le peuple, socialiste ou pas, il est contre ! »

— « Nous avons, sur vous autres, la supériorité de l’expérience », expliqua Tutti, qui parlait un français très correct. « L’expédition de Tripoli, pour nous, c’était hier. Le peuple est renseigné : il sait ce qu’il en coûte de confier le pouvoir à des militaires !… Je ne parle pas seulement de la souffrance des malheureux qui se battent ; mais de la pestilence qui étouffe aussitôt le pays : la falsification des nouvelles, la propagande nationaliste, la suppression des libertés, l’enchérissement de la vie, la cupidité des profittori… L’Italie vient de passer par cette route. Elle n’a rien oublié. Chez nous, devant une mobilisation, le Parti aurait facile d’organiser une nouvelle Semaine rouge ! »

Saffrio repliait soigneusement sa lettre. Il glissa l’enveloppe entre sa chemise et sa poitrine, et, clignant de l’œil, il pencha vers Jacques, son beau visage basané :

— « Grazie[12] ! »

Au fond de la salle, l’adolescent s’était levé. Saisissant sur la table une haute bouteille en terre poreuse où l’eau se conservait glacée, il la souleva des deux mains et but à pleine gorge, un long moment.

— « Basta[13] ! », dit Saffrio en riant. Il s’approcha du jeune homme, et le saisit amicalement par la nuque : « Maintenant, viens là-haut ; tu vas dormir, camarade. »

L’Italien le suivit docilement vers la cuisine. En passant, il fit aux autres un gracieux salut de la tête.

Avant de sortir, Saffrio se retourna vers Jacques :

— « Tu peux être sûr que les avertissements de notre Mussolini dans l’Avanti ont marqué les oreilles ! Le roi et tout le gouvernement, ils ont bien compris maintenant que le peuple ne les suivra jamais plus dans une politique de bellicisme ! »

On les entendit grimper le petit escalier de bois qui menait à l’étage.

Jacques réfléchissait. Il releva sa mèche et regarda Tutti.

— « C’est ça qu’il faudrait faire comprendre — je ne dis pas aux dirigeants, qui en savent là-dessus plus que nous, — mais à certains milieux nationalistes allemands et autrichiens, qui comptent encore sur la Triplice, et qui poussent leurs gouvernements vers les aventures… Est-ce que tu travailles toujours à Berlin ? » demanda-t-il.

— « Non », fit Tutti, laconiquement. Le ton, le sourire mystérieux qui traversa son regard, disaient clairement : « Inutile de questionner… Travail secret… »

Saffrio venait de rentrer. Il hochait la tête et riait :

— « Ces petits-là, sst !… » confia-t-il à Vanheede. « Ils sont si tellement crédules ! Encore un qui vient d’être attrapé par un agent provocateur… Heureusement pour lui, il avait des bonnes jambes de course… Et aussi l’adresse du papa Saffrio ! »

Il se tourna gaiement vers Jacques :

— « Alors, Thibault, tu viens de Paris avec une bonne impression de confiance ? »

Jacques sourit :

— « Mieux que bonne ! » fit-il avec feu.

Vanheede changea de chaise et vint s’asseoir à contre-jour, auprès de Jacques. Il souffrait comme un oiseau de nuit, dès qu’il se trouvait face à la lumière.

— « je n’ai pas seulement rencontré des Français », poursuivit Jacques. « J’ai vu aussi des Belges, des Allemands, des Russes… Les milieux révolutionnaires sont alertés, partout. On a compris que la menace est grave. Partout, on se groupe, on cherche un programme d’ensemble. La résistance s’organise, prend corps. L’unanimité, l’extension du mouvement — en moins d’une semaine — c’est très réconfortant ! On voit quelles forces l’Internationale peut mettre en branle, quand elle le veut. Et ce qui s’est fait ces jours-ci, partiellement, séparément, dans toutes les capitales, ce n’est rien, en comparaison de ce qu’on projette ! La semaine prochaine, le Bureau international est convoqué à Bruxelles… »

— « Si, si… », dirent, en même temps, Tutti et Saffrio, dont les regards chaleureux ne quittaient pas le visage animé de Jacques.

L’albinos aussi, clignant des yeux, pliait le buste pour regarder Jacques, assis à côté de lui. Il avait allongé son bras sur le dossier de Jacques, et posé la main sur l’épaule de son ami : si légèrement, d’ailleurs, que celui-ci n’en sentait pas le poids.

— « Jaurès et son groupe », poursuivit Jacques, « attachent la plus grande importance à cette réunion. Les délégués de vingt-deux pays différents ! Et ces délégués représentent, non seulement les douze millions de travailleurs inscrits, mais, en fait, des millions d’autres, tous les sympathisants, tous les hésitants, et, même parmi nos adversaires, tous ceux qui, devant le danger d’une guerre, sentent bien que, seule, l’Internationale peut incarner et imposer la volonté de paix des masses… Nous allons vivre à Bruxelles une semaine qui sera historique. Pour la première fois dans l’histoire, la voix populaire, la voix de la majorité réelle, va pouvoir se faire entendre. Et se faire obéir ! »

Saffrio se trémoussait sur sa chaise :

— « Bravo ! Bravo ! »

— « Et il faut voir plus loin encore », reprit Jacques, qui cédait au plaisir d’assurer sa propre confiance, en l’exprimant. « Si nous triomphons, ce ne sera pas seulement une grande bataille gagnée contre la guerre. C’est plus que ça. C’est une victoire qui peut donner à l’Internationale… » À ce moment, Jacques s’aperçut que Vanheede s’appuyait à son épaule, parce que, brusquement, la petite main s’était mise à trembler. Il se tourna vers l’albinos, et lui frappa le genou : « Oui, mon petit Vanheede ! Ce qui se prépare là, c’est peut-être, tout simplement, et sans violence inutile, le triomphe du socialisme dans le monde !… Et maintenant », ajouta-t-il en se levant d’un vif coup de reins, « allons voir si le Pilote est de retour ! »

Il était encore un peu tôt pour espérer que Meynestrel fût rentré chez lui.

— « Viens avec moi t’asseoir un instant à la Treille… », proposa Jacques, en glissant son bras sous celui de l’albinos.

Mais Vanheede secoua la tête. Il avait assez flâné.

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« Merci ! »

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« Assez ! »

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