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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Depuis qu’il s’était installé à Genève, pour suivre Jacques, il avait renoncé à la dactylographie, et s’était spécialisé dans les recherches historiques. Travail moins rémunéré ; mais il était son maître. Depuis deux mois, il achevait de s’abîmer la vue en collationnant des textes pour une publication de Documents sur le Protestantisme, qu’avait entreprise un éditeur de Leipzig.

Jacques l’accompagna jusqu’à la Bibliothèque. Puis, resté seul, comme il passait devant le Café Landolt (qui, avec le Grütli, se partageait les faveurs de la jeunesse socialiste), il entra.

Il eut la surprise d’y trouver Paterson. L’Anglais, en pantalon de tennis, s’occupait à accrocher des toiles, pour une exposition que le cafetier l’avait autorisé à faire dans son établissement.

Paterson semblait en verve. Il venait de refuser une affaire magnifique. Un Américain veuf, Mr. Saxton W. Clegg, séduit par ses natures mortes, lui avait offert cinquante dollars pour exécuter, d’après une photo décolorée, de la taille d’une carte de visite, un portrait en pied, grandeur nature, de Mrs. Saxton W. Clegg, qui avait trouvé la mort dans la catastrophe du mont Pelée. Sur un seul point, le veuf inconsolé se montrait exigeant : il voulait que la toilette de Mrs. Saxton W. Clegg fût transformée selon les exigences des plus récentes modes de Paris. Paterson brodait là-dessus avec humour.

« Pat’ est le seul de nous tous qui ait de la gaieté, de la vraie : spontanée, intérieure », songeait Jacques, en regardant le jeune Anglais rire à belles dents.

— « Je t’accompagne un bout de chemin, cher », dit Paterson, quand il sut que Jacques allait chez Meynestrel, « J’ai reçu ces jours-ci d’assez curieuses lettres d’Angleterre. À Londres, on prétend que Haldane organise, sans tapage, un sérieux corps expéditionnaire. Il veut être prêt à tout… Et la flotte reste mobilisée… À propos de la flotte, tu as lu les journaux ? la revue de Spithead ? Tous les attachés des armées et des marines d’Europe, solennellement invités à venir voir, pendant six heures d’horloge, défiler sous leur nez des navires de guerre battant pavillon britannique, les uns derrière les autres, aussi rapprochés que possible, comme les processions de chenilles, tu sais, au printemps… Véritablement attractive exhibition, n’est-ce pas vrai ?… Boast ! Boast[14] ! », fit-il en agitant les épaules.

Sous le sarcasme perçait, malgré tout, un reste de fierté. Jacques, à part lui, s’en amusa : « Un Anglais même socialiste, ne pourra jamais demeurer insensible devant une belle mise en scène navale », se dit-il.

— « Et notre portrait ? » demanda Paterson, au moment où il allait quitter Jacques. « Il y a un damné sort, cher, sur ce portrait ! Deux matins encore. Pas plus. Sur l’honneur ! Deux matins… Mais quand ? »

Jacques connaissait la ténacité de l’Anglais. Mieux valait céder, en finir le plus tôt possible.

— « Demain, si tu veux. Demain, onze heures ? »

— « All right ! Tu es un véritablement bon ami, Jack ! »

Alfreda était seule. Dans son kimono à grosses fleurs, avec sa frange de laque noire et ses cils, elle ressemblait trop à une poupée d’Extrême-Orient pour ne pas l’avoir voulu. Autour d’elle, les mouches bourdonnaient dans les rais de soleil qui traversaient les interstices des persiennes. Un chou-fleur, qui bouillottait bruyamment dans la cuisine, emplissait le logement de son odeur fétide.

Elle sembla tout heureuse de voir Jacques :

— « Oui, Pilote est revenu. Mais il vient de me faire dire, par Monier, qu’il y avait du nouveau, et qu’il s’enfermait au Local avec Richardley. Je dois le rejoindre, avec ma machine… Déjeune avec moi », proposa-t-elle, le visage soudain sérieux. « Nous ferons la route ensemble… »

Elle le regardait de ses beaux yeux sauvages, et il eut, très vaguement, l’impression que ce n’était pas par gentillesse pure qu’elle s’était hasardée à cette invitation. Voulait-elle lui poser des questions ? lui faire une confidence ?… Il ne se souciait guère d’un tête-à-tête avec la jeune femme ; et puis il avait hâte de retrouver Meynestrel.

Il refusa.

Le Pilote travaillait avec Richardley dans son petit bureau de la Parlote.

Les deux hommes étaient seuls. Meynestrel se tenait debout, derrière Richardley, assis à la table ; et tous deux se penchaient sur des documents étalés devant eux.

En apercevant Jacques, une lueur de surprise amicale s’alluma au fond des yeux de Meynestrel. Puis son regard aigu se fixa : une idée venait de lui traverser l’esprit. Il se pencha d’un air interrogateur vers Richardley, et désigna Jacques d’un geste du menton :

— « Au fait, puisqu’il est revenu, pourquoi pas lui ? »

— « Évidemment », approuva Richardley.

— « Assieds-toi », dit Meynestrel. « Nous allons avoir fini. » Et s’adressant à Richardley : « Écris… Ceci est pour le parti suisse. »

De sa voix sèche, sans timbre, il dicta :

— « La question est mal posée. Le problème n’est pas là. Marx et Engels, à leur époque, pouvaient prendre parti pour telle ou telle nation. Nous, pas. Entre les différents États d’Europe, nous, socialistes de 1914, nous n’avons aucune distinction à faire. La guerre qui menace est une guerre impérialiste. Elle n’aurait d’autre but que les intérêts du capitalisme financier. Toutes les nations, à cet égard, sont logées à la même enseigne. Le seul objectif du prolétariat doit être la défaite de tous les gouvernements impérialistes, indistinctement. Mon avis est : neutralité absolue… — Souligné… — Par cette guerre, les deux groupes des puissances capitalistes vont se dévorer eux-mêmes. Notre tactique, c’est de les laisser se dévorer. De les aider à se dévorer… — Non. Efface cette dernière phrase… — …d’utiliser les événements. Le dynamisme est à gauche. Aux minorités révolutionnaires, de travailler à accroître ce dynamisme pendant la période de crise, pour pouvoir, le moment venu, faire la brèche par où passera la révolution. »

Il se tut. Quelques instants passèrent.

— « Pourquoi Freda ne vient-elle pas ? » dit-il, très vite.

Il prit un bloc-notes qui était sur la table, et commença à griffonner de brèves annotations sur des bouts de papier qu’il passait à Richardley :

— « Ça, pour le Comité… Ça, pour Berne et Bâle… Ça, pour Zurich… »

Enfin, il se leva et s’approcha de Jacques :

— « Alors, tu es revenu ? »

— « Vous m’aviez dit : “Si dimanche ou lundi, tu n’as rien reçu de moi…” »

— « C’est vrai. La piste que j’avais en vue n’a rien donné. Mais j’allais justement t’écrire de rester à Paris. »

Paris… Un trouble imprévu, et qu’il n’avait pas le loisir d’analyser, s’empara de Jacques. Avec une sorte d’abandon un peu lâche, comme s’il renonçait à quelque lutte, comme s’il se déchargeait sur autrui du poids d’une responsabilité, il pensa brusquement : « Ce sont eux qui l’auront voulu. »

Meynestrel poursuivait :

— « Ça peut être commode, en ce moment, d’avoir quelqu’un là-bas. Les fiches que tu envoies ne sont pas inutiles. Ça donne la température d’un milieu que je connais mal. Observe ce qu’on fait à l’Huma, plus encore qu’à la C. G. T. : pour la C. G. T., nous avons d’autres sources… Les relations de Jaurès avec la social-démo, par exemple ; et avec les Anglais. Son action, au Quai d’Orsay, pour les rapports entre France et Russie… Enfin, je t’ai déjà dit tout ça… Tu es arrivé ce matin ? Pas fatigué ? »

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« Bluff ! »

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