L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
L'hiver, dans cet escalier de la maison, l'escalier des pouilleux, c'etaient de continuels emprunts de dix sous, de vingt sous, des petits services que ces meurt-de-faim se rendaient les uns aux autres. Seulement, on serait plutot mort que de s'adresser aux Lorilleux, parce qu'on les savait trop durs a la detente. Gervaise, en allant frapper chez eux, montrait un beau courage. Elle avait si peur, dans le corridor, qu'elle eprouva ce brusque soulagement des gens qui sonnent chez les dentistes.
-Entrez! cria la voix aigre du chainiste.
Comme il faisait bon, la dedans! La forge flambait, allumait l'etroit atelier de sa flamme blanche, pendant que madame Lorilleux mettait a recuire une pelote de fil d'or. Lorilleux, devant son etabli, suait, tant il avait, chaud, en train de souder des maillons au chalumeau. Et ca sentait bon, une soupe aux choux mijotait sur le poele, exhalant une vapeur qui retournait le coeur de Gervaise et la faisait s'evanouir.
-Ah! c'est vous, grogna madame Lorilleux, sans lui dire seulement de s'asseoir. Qu'est-ce que vous voulez?
Gervaise ne repondit pas. Elle n'etait pas trop mal avec les Lorilleux, cette semaine-la. Mais la demande des dix sous lui restait dans la gorge, parce qu'elle venait d'apercevoir Boche, carrement assis pres du poele, en train de faire des cancans. Il avait un air de se ficher du monde, cet animal! Il riait comme un cul, le trou de la bouche arrondi, et les joues tellement bouffies qu'elles lui cachaient le nez; un vrai cul, enfin!
-Qu'est-ce que vous voulez? repeta Lorilleux.
-Vous n'avez pas vu Coupeau? finit par balbutier Gervaise. Je le croyais ici.
Les chainistes et le concierge ricanerent. Non, bien sur, ils n'avaient pas vu Coupeau. Ils n'offraient pas assez de petits verres pour voir Coupeau comme ca. Gervaise fit un effort et reprit en begayant:
-C'est qu'il m'avait promis de rentrer... Oui, il doit m'apporter de l'argent... Et comme j'ai absolument besoin de quelque chose...
Un gros silence regna. Madame Lorilleux eventait rudement le feu de la forge, Lorilleux avait baisse le nez sur le bout de chaine qui s'allongeait entre ses doigts, tandis que Boche gardait son rire de pleine lune, le trou de la bouche si rond, qu'on eprouvait l'envie d'y fourrer le doigt, pour voir.
-Si j'avais seulement dix sous, murmura Gervaise a voix basse.
Le silence continua.
-Vous ne pourriez pas me preter dix sous?... Oh! je vous les rendrais ce soir!
Madame Lorilleux se tourna et la regarda fixement. En voila une peloteuse qui venait les empaument Aujourd'hui, elle les tapait de dix sous, demain ce serait de vingt, et il n'y avait plus de raison pour s'arreter. Non, non, pas de ca. Mardi, s'il fait chaud!
-Mais, ma chere, cria-t-elle, vous savez bien que nous n'avons pas d'argent! Tenez, voila la doublure de ma poche. Vous pouvez nous fouiller... Ce serait de bon coeur, naturellement.
-Le coeur y est toujours, grogna Lorilleux; seulement, quand on ne peut pas, on ne peut pas.
Gervaise, tres humble, les approuvait de la tete. Cependant, elle ne s'en allait pas, elle guignait l'or du coin de l'oeil, les liasses d'or pendues au mur, le fil d'or que la femme tirait a la filiere de toute la force de ses petits bras, les maillons d'or en tas sous les doigts noueux du mari. Et elle pensait qu'un bout de ce vilain metal noiratre aurait suffi pour se payer un bon diner. Ce jour-la, l'atelier avait beau etre sale, avec ses vieux fers, sa poussiere de charbon, sa crasse des huiles mal essuyees, elle le voyait resplendissant de richesses, comme la boutique d'un changeur. Aussi se risqua-t-elle a repeter, doucement:
-Je vous les rendrais, je vous les rendrais, bien sur... Dix sous, ca ne vous generait pas.
Elle avait le coeur tout gonfle, en ne voulant pas avouer qu'elle se brossait le ventre depuis la veille. Puis, elle sentit ses jambes qui se cassaient, elle eut peur de fondre en larmes, begayant encore:
-Vous seriez si gentils!... Vous ne pouvez pas savoir... Oui, j'en suis la, mon Dieu, j'en suis la...
Alors, les Lorilleux pincerent les levres et echangerent un mince regard. La Banban mendiait, a cette heure! Eh bien! le plongeon etait complet. C'est eux qui n'aimaient pas ca! S'ils avaient su, ils se seraient barricades, parce qu'on doit toujours etre sur l'oeil avec les mendiants, des gens qui s'introduisent dans les appartements sous des pretextes, et qui filent en demenageant les objets precieux. D'autant plus que, chez eux, il y avait de quoi voler; on pouvait envoyer les doigts partout, et en emporter des trente et des quarante francs, rien qu'en fermant le poing. Deja, plusieurs fois, ils s'etaient mefies, en remarquant la drole de figure de Gervaise, quand elle se plantait devant l'or. Cette fois, par exemple, ils allaient la surveiller. Et, comme elle s'approchait davantage, les pieds sur la claie de bois, le chainiste lui cria rudement, sans repondre davantage a sa demande:
-Dites donc! faites un peu attention, vous allez encore emporter des brins d'or a vos semelles... Vrai, on dirait que vous avez la-dessous de la graisse, pour que ca colle.
Gervaise, lentement, recula. Elle s'etait appuyee un instant a une etagere, et, voyant madame Lorilleux lui examiner les mains, elle les ouvrit toutes grandes, les montra, disant de sa voix molle, sans se facher, en femme tombee qui accepte tout:
-Je n'ai rien pris, vous pouvez regarder.
Et elle s'en alla, parce que l'odeur forte de la soupe aux choux et la bonne chaleur de l'atelier la rendaient trop malade.
Ah! pour le coup, les Lorilleux ne la retinrent pas! Bon voyage, du diable s'ils lui ouvraient encore! Ils avaient assez vu sa figure, ils ne voulaient pas chez eux de la misere des autres, quand cette misere etait meritee. Et ils se laisserent aller a une grosse jouissance d'egoisme, en se trouvant cales, bien au chaud, avec la perspective d'une fameuse soupe. Boche aussi s'etalait, enflant encore ses joues, si bien que son rire devenait malpropre. Ils se trouvaient tous joliment venges des anciennes manieres de la Banban, de la boutique bleue, des gueuletons, et du reste. C'etait trop reussi, ca prouvait ou conduisait l'amour de la frigousse. Au rencart les gourmandes, les paresseuses et les devergondees!
-Que ca de genre! ca vient quemander des dix sous! s'ecria madame Lorilleux derriere le dos de Gervaise. Oui, je t'en fiche, je vas lui preter dix sous tout de suite, pour qu'elle aille boire la goutte!
Gervaise traina ses savates dans le corridor, alourdie, pliant les epaules. Quand elle fut a sa porte, elle n'entra pas, sa chambre lui faisait peur. Autant marcher, elle aurait plus chaud et prendrait patience. En passant, elle allongea le cou dans la niche du pere Bru, sous l'escalier; encore un, celui-la, qui devait avoir un bel appetit, car il dejeunait et dinait par coeur depuis trois jours; mais il n'etait pas la, il n'y avait que son trou, et elle eprouva une jalousie, en s'imaginant qu'on pouvait l'avoir invite quelque part. Puis, comme elle arrivait devant les Bijard, elle entendit des plaintes, elle entra, la clef etant toujours sur la serrure.
-Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda-t-elle.
La chambre etait tres propre. On voyait bien que Lalie avait, le matin encore, balaye et range les affaires. La misere avait beau souffler la dedans, emporter les frusques, etaler sa ribambelle d'ordures, Lalie venait derriere, et recurait tout, et donnait aux choses un air gentil. Si ce n'etait pas riche, ca sentait bon la menagere, chez elle. Ce jour-la, ses deux enfants, Henriette et Jules, avaient trouve de vieilles images, qu'ils decoupaient tranquillement dans un coin. Mais Gervaise fut toute surprise de trouver Lalie couchee, sur son etroit lit de sangle, le drap au menton, tres pale. Elle couchee, par exemple! elle etait donc bien malade!