L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Sur le tas de paille, Gervaise, tout habillee, se tenait en chien de fusil, les pattes ramenees sous sa guenille de jupon, pour avoir plus chaud. Et, pelotonnee, les yeux grands ouverts, elle remuait des idees pas droles, ce jour-la. Ah! non, sacre matin! on ne pouvait continuer ainsi a vivre sans manger! Elle ne sentait plus sa faim; seulement, elle avait un plomb dans l'estomac, tandis que son crane lui semblait vide. Bien sur, ce n'etait pas aux quatre coins de la turne qu'elle trouvait des sujets de gaiete! Un vrai chenil, maintenant, ou les levrettes qui portent des paletots, dans les rues, ne seraient pas demeurees en peinture. Ses yeux pales regardaient les murailles nues. Depuis longtemps ma tante avait tout pris. Il restait la commode, la table et une chaise; encore le marbre et les tiroirs de la commode s'etaient-ils evapores par le meme chemin que le bois de lit. Un incendie n'aurait pas mieux nettoye ca, les petits bibelots avaient fondu, a commencer par la toquante, une montre de douze francs, jusqu'aux photographies de la famille, dont une marchande lui avait achete les cadres; une marchande bien complaisante, chez laquelle elle portait une casserole, un fer a repasser, un peigne, et qui lui allongeait cinq sous, trois sous, deux sous, selon l'objet, de quoi remonter avec un morceau de pain. A present, il ne restait plus qu'une vieille paire de mouchettes cassee, dont la marchande lui refusait un sou. Oh! si elle avait su a qui vendre les ordures, la poussiere et la crasse, elle aurait vite ouvert boutique, car la chambre etait d'une jolie salete! Elle n'apercevait que des toiles d'araignee, dans les coins, et les toiles d'araignee sont peut-etre bonnes pour les coupures, mais il n'y a pas encore de negociant qui les achete. Alors, la tete tournee, lachant l'espoir de faire du commerce, elle se recroquevillait davantage sur sa paillasse, elle preferait regarder par la fenetre le ciel charge de neige, un jour triste qui lui glacait la moelle des os.
Que d'embetements! A quoi bon se mettre dans tous ses etats et se turlupiner la cervelle? Si elle avait pu pioncer au moins! Mais sa petaudiere de cambuse lui trottait par la tete. M. Marescot, le proprietaire, etait venu lui-meme, la veille, leur dire qu'il les expulserait, s'ils n'avaient pas paye les deux termes arrieres dans les huit jours. Eh bien! il les expulserait, ils ne seraient certainement pas plus mal sur le pave! Voyez-vous ce sagouin avec son pardessus et ses gants de laine, qui montait leur parler des termes, comme s'ils avaient eu un boursicot cache quelque part! Nom d'un chien! au lieu de se serrer le gaviot, elle aurait commence par se coller quelque chose dans les badigoinces! Vrai, elle le trouvait trop rossard, cet entripaille, elle l'avait ou vous savez, et profondement encore! C'etait comme sa bete brute de Coupeau, qui ne pouvait plus rentrer sans lui tomber sur le casaquin: elle le mettait dans le meme endroit que le proprietaire. A cette heure, son endroit devait etre bigrement large, car elle y envoyait tout le monde, tant elle aurait voulu se debarrasser du monde et de la vie. Elle devenait un vrai grenier a coups de poing. Coupeau avait un gourdin qu'il appelait son eventail a bourrique; et il eventait la bourgeoise, fallait voir! des suees abominables, dont elle sortait en nage. Elle, pas trop bonne non plus, mordait et griffait. Alors, on se trepignait dans la chambre vide, des peignees a se faire passer le gout du pain. Mais elle finissait par se ficher des degelees comme du reste. Coupeau pouvait faire la Saint-Lundi des semaines entieres, tirer des bordees qui duraient des mois, rentrer fou de boisson et vouloir la reguiser, elle s'etait habituee, elle le trouvait tannant, pas davantage. Et c'etait ces jours-la qu'elle l'avait dans le derriere. Oui, dans le derriere, son cochon d'homme! dans le derriere, les Lorilleux, les Boche et les Poisson! dans le derriere, le quartier qui la meprisait! Tout Paris y entrait, et elle l'y enfoncait d'une tape, avec un geste de supreme indifference, heureuse et vengee pourtant de le fourrer la.
Par malheur, si l'on s'accoutume a tout, on n'a pas encore pu prendre l'habitude de ne point manger. C'etait uniquement la ce qui defrisait Gervaise. Elle se moquait d'etre la derniere des dernieres, au fin fond du ruisseau, et de voir les gens s'essuyer, quand elle passait pres d'eux. Les mauvaises manieres ne la genaient plus, tandis que la faim lui tordait toujours les boyaux. Oh! elle avait dit adieu aux petits plats, elle etait descendue a devorer tout ce qu'elle trouvait. Les jours de noce, maintenant, elle achetait chez le boucher des dechets de viande a quatre sous la livre, las de trainer et de noircir dans une assiette; et elle mettait ca avec une potee de pommes de terre, qu'elle touillait au fond d'un poelon. Ou bien elle fricassait un coeur de boeuf, un rata dont elle se lechait les levres. D'autres fois, quand elle avait du vin, elle se payait une trempette, une vraie soupe de perroquet. Les deux sous de fromage d'Italie, les boisseaux de pommes blanches, les quarts de haricots secs cuits dans leur jus, etaient encore des regals qu'elle ne pouvait plus se donner souvent. Elle tombait aux arlequins, dans les gargots borgnes, ou, pour un sou, elle avait des tas d'aretes de poisson melees a des rognures de roti gate. Elle tombait plus bas, mendiait chez un restaurateur charitable les croutes des clients, et faisait une panade, en les laissant mitonner le plus longtemps possible sur le fourneau d'un voisin. Elle en arrivait, les matins de fringale, a roder avec les chiens, pour voir aux portes des marchands, avant le passage des boueux; et c'etait ainsi qu'elle avait parfois des plats de riches, des melons pourris, des maquereaux tournes, des cotelettes dont elle visitait le manche, par crainte des asticots. Oui, elle en etait la; ca repugne les delicats, cette idee; mais si les delicats n'avaient rien tortille de trois jours, nous verrions un peu s'ils bouderaient contre leur ventre; ils se mettraient a quatre pattes et mangeraient aux ordures comme les camarades. Ah! la crevaison des pauvres, les entrailles vides qui crient la faim, le besoin des betes claquant des dents et s'empiffrant de choses immondes, dans ce grand Paris si dore et si flambant! Et dire que Gervaise s'etait fichu des ventrees d'oie grasse! Maintenant, elle pouvait s'en torcher le nez. Un jour, Coupeau lui ayant chipe deux bons de pain pour les revendre et les boire, elle avait failli le tuer d'un coup de pelle, affamee, enragee par le vol de ce morceau de pain.
Cependant, a force de regarder le ciel blafard, elle s'etait endormie d'un petit sommeil penible. Elle revait que ce ciel charge de neige crevait sur elle, tant le froid la pincait. Brusquement, elle se mit debout, reveillee en sursaut par un grand frisson d'angoisse. Mon Dieu! est-ce qu'elle allait mourir? Grelottante, hagarde, elle vit qu'il faisait jour encore. La nuit ne viendrait donc pas! Comme le temps est long, quand on n'a rien dans le ventre! Son estomac s'eveillait, lui aussi, et la torturait. Tombee sur la chaise, la tete basse, les mains entre les cuisses pour se rechauffer, elle calculait deja le diner, des que Coupeau apporterait l'argent: un pain, un litre, deux portions de gras-double a la lyonnaise. Trois heures sonnerent au coucou du pere Bazouge. Il n'etait que trois heures. Alors elle pleura. Jamais elle n'aurait la force d'attendre sept heures. Elle avait un balancement de tout son corps, le dandinement d'une petite fille qui berce sa grosse douleur, pliee en deux, s'ecrasant l'estomac, pour ne plus le sentir. Ah! il vaut mieux accoucher que d'avoir faim! Et, ne se soulageant pas, prise d'une rage, elle se leva, pietina, esperant rendormir sa faim comme un enfant qu'on promene. Pendant une demi-heure, elle se cogna aux quatre coins de la chambre vide. Puis, tout d'un coup, elle s'arreta, les yeux fixes. Tant pis! ils diraient ce qu'ils diraient, elle leur lecherait les pieds s'ils voulaient, mais elle allait emprunter dix sous aux Lorilleux.