Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
1989β apr. J.C.
Trois scooters temporels flottaient dans les hauteurs au-dessus du détroit du Golden Gâte. Une brume matinale blanchissait la côte, les eaux de la baie étincelaient, la terre fauve déroulait ses rondeurs. Sur le rivage, des empilements de roches traçaient les contours de murs, de tours et de fortins disparus depuis longtemps. Ils étaient envahis de buissons. La végétation avait quasiment reconquis les ruines des immeubles en adobe. Un village occupait le site de Sausalito et on apercevait quelques barques de pêcheurs en mer.
La voix de Tamberly était toute ténue dans les écouteurs. « Je présume que la ville ne s’est jamais remise du tremblement de terre de 1906. Peut-être qu’un ennemi en a profité pour la mettre à sac après avoir débordé ses défenses. Et depuis, personne n’a eu ni le courage ni les moyens de la restaurer. On va jeter un coup d’œil en amont pour vérifier ? »
Everard fit non de la tête. « C’est inutile et nous n’avons pas le droit de prendre des risques inconsidérés. Où allons-nous ensuite ?
— La Californie centrale devrait nous donner d’autres indices. Dans notre XXe siècle, c’était l’une des terres agricoles les plus riches du monde. » Il entendit un tremblement dans sa voix, comme un frisson dû au vent glacial.
« Okay. Choisis les coordonnées. »
Elle s’exécuta. Novak et lui les répétèrent à voix haute avant de sauter. Everard vit un reflet de soleil sur le fusil automatique que le Tchèque tenait dans sa main. Eh bien, vu la vie qu’il a eue, sans parler de ses ancêtres, la vigilance est devenue pour lui une seconde nature. Nous autres Américains avons eu plus de chance, dans ce monde où il y avait des États-Unis d’Amérique.
Il était quasiment sûr que son petit groupe ne courait aucun danger, à condition toutefois de respecter les précautions d’usage. Même avant leur départ, il ne s’inquiétait guère sur ce point. Sinon, il aurait refusé que Tamberly leur serve de guide en dépit de son insistance, et choisi de sauter au jour où Denison aurait été déclaré guéri, en dépit des difficultés qui en auraient découlé.
En était-il bien sûr ? Quoi qu’il en soit, le plus raisonnable pour lui était de faire taire ses instincts protecteurs et de l’embarquer dans l’expédition. Le but de celle-ci était de comparer cet avenir avec celui qu’ils avaient avorté. Si Denison avait fini par le connaître en profondeur, ce n’était que de seconde main. Tamberly avait pu l’examiner de visu, et Everard ne souhaitait rien faire de plus. Et Dieu sait quelle a fait la preuve de sa compétence.
Des petites fermes bordaient les rivières et ce qui ressemblait aux vestiges d’un réseau de canaux primitif. Mais la majeure partie de la Californie centrale était retournée à la nature. Des forts aux murs d’adobe montaient la garde à intervalles réguliers. Grâce à ses optiques, Everard aperçut dans le lointain un groupe de cavaliers indiens.
De gigantesques propriétés foncières occupaient le Middle-West. Nombre d’entre elles étaient en ruine, et leurs survivants – ou leurs conquérants – vivaient dans des huttes et cultivaient de misérables parcelles. D’autres élevaient des bovins ou se livraient à la polyculture. Au centre de chaque exploitation se dressaient plusieurs bâtiments de belle taille, en général protégés par une palissade. Les villes, qui n’étaient jamais devenues des centres urbains, étaient réduites à l’état de villages ou de hameaux blottis au sein des ruines.
« Économie de type seigneurial, marmonna Everard. On produit chez soi tout ce dont on a besoin, car les échanges commerciaux sont presque inexistants. »
Les vestiges d’une civilisation plus raffinée subsistaient sur la côte est, mais ici aussi on ne voyait que des villes en ruine, saignées à blanc par l’exode ou le pillage. Everard remarqua le maillage rigide de leurs rues et la présence en leur centre d’imposantes constructions. Ce qui restait de prospérité découlait de toute évidence de la pratique de l’esclavage ; il vit des convois roulant sur les routes et des groupes de forçats enchaînés surveillés par des hommes armés. Il crut distinguer parmi eux des Blancs comme des Noirs, mais la crasse et les coups de soleil ne permettaient pas d’en être sûr à cette distance. Et il ne souhaitait pas s’approcher davantage.
Dans la vallée de l’Hudson, le canon tonnait, la cavalerie chargeait, les fantassins s’entre-tuaient. « J’ai l’impression qu’un empire vient de périr et que ce sont ses fantômes qui se font la guerre », déclara Novak.
Surpris d’entendre un tel commentaire dans la bouche d’un homme qu’il jugeait plutôt prosaïque, Everard répondit : « Ouais. Un âge des ténèbres. Eh bien, allons jeter un coup d’œil au bord de mer et peut-être à l’océan. Ensuite, direction l’Europe. »
Il lui semblait sensé de retracer plus ou moins le parcours de Tamberly. La source de cette divergence devait se trouver en Europe, comme précédemment. Mieux valait l’approcher par sa périphérie, en se tenant prêt à filer au premier signe de danger. L’œil d’Everard ne quittait pratiquement jamais la batterie de détecteurs dont les données défilaient entre ses mains.
Existait-il encore un commerce transatlantique ? Les navires étaient rares, mais il en vit deux ou trois de taille à franchir l’océan. En fait, ils paraissaient plus avancés que ceux que Tamberly lui avait décrits – l’équivalent de vaisseaux du XVIIIe siècle dans le monde de la Patrouille. Mais ils étaient tous propulsés à la voile et lourdement armés, et ils se limitaient au cabotage ; pas un qui naviguât au large.
Londres évoquait les taudis du Nouveau Monde étendus aux dimensions d’une mégapole. Paris lui était étonnamment semblable. Partout la même volonté d’uniformisation : rues tracées au cordeau et sinistres bâtiments centraux. On observait encore quelques églises médiévales, mais elles étaient en piteux état. Notre-Dame de Paris était à moitié démolie. Les églises plus récentes se réduisaient à d’humbles chapelles.
La fumée et le fracas d’une nouvelle bataille montaient de ce lieu où Versailles jamais n’avait fleuri.
« Londres et Paris étaient bien plus vastes dans l’autre histoire, commenta Tamberly d’une petite voix.
— Je suppose que le pouvoir régentant celle-ci avait sa source plus au sud ou plus à l’est, soupira Everard.
— On va le vérifier ?
— Non. Ça ne servirait à rien et nous avons mieux à faire. J’ai pu confirmer mes soupçons, ce qui était le but de cette petite équipée. »
Tamberly s’anima à nouveau. « Ah bon ? Et quelle est ta conclusion ?
— Tu ne l’as pas devinée ? Pardon, j’aurais dû t’expliquer mon raisonnement. Il me paraissait évident, mais ta spécialité, c’est l’histoire naturelle. » Everard prit son souffle. « Avant de tenter à nouveau de corriger quoi que ce soit, nous devons nous assurer que ce nouvel univers ne résulte pas de l’intervention, volontaire ou non, d’un ou de plusieurs chrononautes. Nos agents dans le passé sont en train de le vérifier, bien entendu, mais j’ai pensé que nous pourrions collecter des indices parlants en effectuant une reconnaissance bien en aval. Si un intervenant basé au XIIe siècle projetait une quelconque transformation, eh bien, le monde semblerait à présent des plus étrange. En fait, tout ce que nous avons vu conduit à supposer l’existence d’une… eh bien, d’une hégémonie sur la civilisation occidentale, d’un empire qui n’a connu ni Renaissance ni révolution scientifique et qui a fini lui aussi par s’effondrer. Donc, nous pouvons raisonnablement penser que cela ne résulte pas d’une intervention volontaire ; de même, une gaffe est hautement improbable. Conclusion : nous avons de nouveau affaire au chaos quantique, au hasard à l’état pur, à des événements déviés de leur propre fait. »