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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Il n’avait pas aperçu, dissimulée dans l’encoignure d’une fenêtre, une ombre assise. Comme il approchait, elle se retourna et se leva vivement. C’était Jenny.

Attendait-il cette rencontre ? « Nous y voilà », se dit-il sans surprise. Et, aussitôt, il remarqua : « Elle est nu-tête, aujourd’hui… Comme autrefois… »

Le premier geste de la jeune fille avait été de porter la main à ses cheveux qu’elle savait en désordre. Son front dégagé, franchement offert, éveillait une idée de pureté, sinon de douceur.

Deux secondes, ils restèrent l’un devant l’autre, le cœur battant. Il articula enfin, d’une voix que l’émotion rendit brusque :

— « Je m’excuse… La concierge m’avait dit… »

Il était frappé de sa pâleur, de ses lèvres blanches, de ses narines pincées. Elle fixait sur lui un regard tendu et inexpressif, où se lisait seulement la volonté de ne pas faiblir, de ne pas détourner les yeux.

— « Je venais prendre des nouvelles… »

Jenny esquissa un geste qui signifiait : « Aucun espoir. »

— « … et voir Daniel », ajouta-t-il.

Elle fit un effort, comme pour avaler un cachet, murmura deux ou trois mots inintelligibles, et se dirigea précipitamment vers le salon de l’étage. Jacques avait fait quelques pas pour la suivre, et s’était arrêté au milieu du couloir. Elle ouvrit la porte. Il pensait qu’elle allait appeler Daniel. Mais elle tenait le battant ouvert ; et, à demi tournée vers lui, les yeux baissés, les traits durs, elle ne bougeait pas.

— « Je ne voudrais pas… déranger… », balbutia Jacques, en approchant d’un pas.

Elle ne répondit rien, ne leva pas les paupières. Elle avait l’air d’attendre, avec une impatience contenue, qu’il entrât. Et, dès qu’il eut franchi le seuil, elle laissa retomber la porte derrière lui.

Mme de Fontanin était assise sur le canapé du fond, auprès d’un jeune soldat. Par terre, il y avait un casque, un ceinturon, un sabre.

— « Toi ! »

Daniel s’était levé. Une surprise joyeuse éclairait son visage. Immobile, il regardait, sans bien le reconnaître, ce Jacques aux épaules trapues, à la mâchoire saillante, qui ressemblait si peu à son compagnon d’autrefois. Et Jacques aussi, un instant immobile, contemplait ce grand sous-officier au teint cuivré, aux cheveux ras, qui se décidait enfin à venir à lui, gauchement, avec un bruit inattendu d’éperons et de bottes.

Daniel avait pris son ami par le bras et l’entraînait vers sa mère. Sans marquer ni étonnement ni contrariété, Mme de Fontanin, levant sur Jacques son regard fatigué, lui tendit la main ; et ce fut d’une voix calme, aussi indifférente que son regard, qu’elle articula, comme si elle l’avait rencontré la veille :

— « Bonjour, Jacques. »

Avec cette grâce familière et un peu cérémonieuse qu’il tenait de son père, Daniel s’était penché vers Mme de Fontanin.

— « Excuse-moi, maman… Je vais descendre un instant avec Jacques… Tu veux bien ? »

Jacques tressaillit. Maintenant, il reconnaissait Daniel, tout entier, à sa voix, à ce demi-sourire un peu gêné qui relevait l’angle gauche de la bouche, à cette façon tendre, respectueuse, qu’il avait toujours eue de prononcer : « Ma-man », en détachant les syllabes…

Mme de Fontanin enveloppa les deux jeunes gens d’un coup d’œil affable, et inclina doucement la tête :

— « Mais oui, mon grand, va… Je n’ai besoin de rien. »

— « Allons au jardin », proposa Daniel, dont la main ne quittait pas l’épaule de Jacques.

Il avait retrouvé, sans y penser, ce geste de son enfance, que leur différence de taille justifiait autant que jadis : car il avait toujours été plus élancé que Jacques ; et l’uniforme semblait encore le grandir. La souplesse du torse sanglé dans la tunique sombre à col blanc contrastait avec l’empâtement des jambes, perdues dans les plis de la culotte rouge et alourdies par les houseaux de cuir. Les semelles cloutées patinaient sur le dallage des couloirs. Ce pas de soldat profanait le silence de la maison déjà endormie. Il en avait conscience, et se taisait, gêné, s’appuyant sur son ami pour ne pas glisser.

« Et Jenny ? » se demanda Jacques. De nouveau, il eut à la poitrine ce spasme qui ressemblait à l’étreinte de la peur. Il marchait, la nuque raide, le regard à terre. Lorsqu’ils arrivèrent à l’escalier, il se retourna malgré lui, pour fouiller des yeux le couloir vide ; et une déception, nuancée de rancune, s’empara sournoisement de lui.

Daniel s’était arrêté devant la première marche :

— « Tu es donc à Paris ? »

Le ton joyeux accentuait la tristesse du visage.

« Jenny ne lui a pas parlé de moi », pensa Jacques.

— « Je devrais être parti », fit-il vivement. « Je reprends le train tout à l’heure. » Le désappointement de Daniel fut si visible qu’il ajouta aussitôt : « J’ai même retardé mon départ pour te voir… Je dois être à Genève demain. »

Daniel le dévisageait, avec un regard pensif et timide, chargé d’interrogation. À Genève ?… La vie de Jacques restait pour lui mystérieuse, irritante. Il n’osait pas encore questionner. La réserve de son ami l’intimidait. Sans insister, il retira sa main, saisit la rampe et commença à descendre… Son plaisir, soudain, s’était évanoui. À quoi bon cette visite imprévue, qui venait d’éveiller en lui une si grande soif d’échange, si Jacques repartait, s’il fallait le perdre encore une fois ?

Le jardin, qu’on venait d’arroser, était désert et frais, éclairé çà et là par des globes électriques disséminés dans les arbres.

— « Tu fumes ? » fit Daniel.

Il avait tiré une cigarette de sa poche et l’allumait avec avidité. La flamme, un instant, illumina son visage. Ce qui le changeait surtout, c’était d’avoir perdu, au grand air des Vosges, ce teint pâle et mat, qui naguère formait une si particulière opposition avec le noir des prunelles, des cheveux, du fin liséré de moustache qui courait sur la lèvre.

Côte à côte, en silence, ils s’aventurèrent dans une allée tournante, au bout de laquelle des sièges blancs étaient disposés en rond.

— « Là, veux-tu ? » proposa Daniel. Et, sans attendre la réponse, il s’assit lourdement. « Je suis éreinté. Atroce voyage… » Quelques secondes, il resta obsédé par le souvenir de cette journée dans le wagon cahoteux, surchauffé, où il était resté, sans changer de place, fumant cigarette sur cigarette, les yeux sur le paysage mouvant, l’imagination prisonnière de trois ou quatre hypothèses également angoissantes, tandis que les choses imprévisibles s’accomplissaient au loin. Il répéta : « Atroce… » Puis, levant le feu de sa cigarette vers la fenêtre où son père agonisait, il ajouta sombrement : « Çà devait bien finir comme ça, un jour… »

Le terreau mouillé des corbeilles s’évaporait dans la nuit avec une senteur saine ; et, par bouffées, un souffle, doux comme une respiration, portait jusque vers eux une odeur amère et faussement sucrée, une odeur de sirop pharmaceutique, qui ne venait pas des officines de la clinique, mais d’un petit vernis du Japon, perdu au loin dans un massif.

Jacques, que les menaces de guerre hantaient davantage encore auprès de cet uniforme, demanda :

— « Tu as eu facilement ta permission ? »

— « Très facilement. Pourquoi ? » Comme Jacques se taisait, il ajouta avec sécurité : « Ils m’ont donné quatre jours, avec prolongation possible. Mais ça ne sera pas nécessaire… Ton frère, qui était là quand je suis arrivé, m’a dit franchement qu’il n’y avait aucun espoir. »

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