Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Il se tut, puis reprit brusquement :
— « Et ça vaut mieux. » De nouveau, il souleva la main vers la maison : « C’est affreux, mais au point où en sont les choses, personne ne peut souhaiter qu’il vive. Je sais bien que sa mort ne répare rien », continua-t-il durement. « En tout cas, elle interrompt net une affaire… dont les suites auraient été terribles… pour maman… — pour lui… — pour nous… » Il tourna légèrement son visage vers Jacques : « Mon père était à la veille d’être arrêté », fit-il, avec une sorte de sanglot, sec et agressif. Il ferma les yeux et renversa légèrement la nuque. À travers les feuilles, la lumière d’une ampoule fit briller un instant son beau front, dont la ligne supérieure formait deux quarts de cercle séparés par la pointe médiane des cheveux.
Jacques aurait voulu dire quelque chose, mais sa vie solitaire, les camaraderies politiques, l’avaient déshabitué des épanchements. Il fit un geste vers Daniel, et lui toucha le bras. Sous sa paume, il sentit le drap rêche de la tunique. Un relent bizarre, de laine, de cuir chaud et graissé, de tabac, de cheval, émanait de Daniel, et, dès qu’il faisait un mouvement, se mêlait aux parfums nocturnes du jardin.
Jacques n’avait pas revu son ami depuis quatre ans. Malgré les lettres échangées après la mort de M. Thibault, malgré les invites réitérées de Daniel, il ne s’était jamais décidé à faire le voyage de Lunéville. Il redoutait la confrontation. Une correspondance affectueuse, mais espacée, lui semblait être le seul climat qui convînt à ce que leur amitié était devenue. Cette amitié, bien enracinée, restait vive en son fond : Daniel était bien, avec Antoine, le seul attachement que Jacques eût jamais eu. Mais, c’était un fragment du passé : ce passé dont Jacques s’était volontairement détaché, et dont il tolérait mal les reprises.
— « On ne parle pas de la guerre, à Lunéville ? » demanda-t-il, pour rompre le silence.
Daniel ne parut pas autrement surpris.
— « Si, bien sûr ! Les officiers parlent tous les jours de la guerre… C’est leur raison d’être, à ces gens… Surtout dans l’Est ! » Il sourit : « Moi, je compte 73… 72, même… 71, demain… Le reste m’est égal. Fin septembre, je serai libre. »
Un nouveau reflet de lumière caressait à ce moment son visage. Non, Daniel n’avait pas tellement changé. Dans ce masque d’un ovale si pur, où la régularité des traits mettait une sorte de solennité (surtout quand la fatigue et la tristesse l’assombrissaient comme ce soir), le sourire avait bien gardé son rayonnement de jadis : sourire lent, venu de loin, qui relevait de biais la lèvre supérieure, jusqu’à découvrir la claire rangée de dents… Sourire timide et pourtant effronté… Autrefois, Jacques, enfant, ne pouvait s’empêcher de guetter amoureusement sur les lèvres de son ami ce sourire agaçant et irrésistible ; et, maintenant encore, il sentit une douce chaleur l’envahir.
— « Ce que tu dois souffrir de cette vie de caserne ! » dit-il, évasivement.
— « Non… Pas trop… »
Les pauvres phrases qu’ils jetaient entre eux et qui tombaient dans le silence faisaient songer à ces amarres que les marins se lancent d’une barque à l’autre et qui retombent dix fois à l’eau avant d’être saisies au vol…
Après une pause assez longue, Daniel répéta :
— « Pas trop… Au début, oui : la corvée de fumier, la corvée de latrines, la corvée de crachoir… Maintenant, je suis sous-off’, ça va… J’ai même de bons amis là-bas : les canassons, les camarades… Et, tout compte fait, je suis content d’avoir passé par là. »
Jacques le considérait fixement, avec un regard si étranger, si méprisant, que Daniel fut sur le point de céder à un mouvement d’humeur. L’attitude rétive de Jacques, ses silences, ses questions même, marquaient une sorte de supériorité distante qui blessait Daniel, profondément. Son affection, néanmoins, reprit le dessus. Ce qui le séparait de son ami, non, ce n’était pas cette mésentente superficielle qu’une longue interruption d’amitié suffisait à expliquer ; c’était bien plutôt tout ce qu’il ignorait de Jacques, tout ce qui, dans le passé du fugitif, lui demeurait incompréhensible… Retrouver sa confiance… Il se pencha soudain, et, d’une voix changée, d’une voix tendre, persuasive, qui semblait vraiment requérir toute l’affection disponible, il murmura :
— « Jacques… »
Sans doute espérait-il déjà une réponse, un élan, un mot du cœur, ne fût-ce qu’un geste d’encouragement… Mais Jacques, d’instinct, avait reculé le buste, comme pour s’écarter.
Daniel risqua le tout pour le tout :
— « Explique-moi, enfin ! Qu’est-ce qui s’est passé, il y a quatre ans ? »
— « Tu le sais bien. »
— « Non ! Je n’ai jamais compris. Pourquoi es-tu parti ? Comment ne m’as-tu pas prévenu, moi ? fût-ce en me demandant le secret… Comment m’as-tu laissé des années sans nouvelles ? »
Jacques avait rentré la tête dans les épaules. Il regardait vers Daniel, avec un air buté. Il esquissa un geste de lassitude :
— « À quoi bon revenir sur tout ça ?… »
Daniel lui mit la main sur le poignet :
— « Jacques ! »
— « Non. »
— « Quoi ? Est-ce vraiment non ? Est-ce que, vraiment, je ne saurai jamais ce qui t’a poussé… à faire une chose pareille ? »
— « Ah ! laisse », fit Jacques, en dégageant son bras.
Daniel se tut, et, lentement, se redressa.
— « Plus tard, plus tard… », grommela Jacques, avec une apathie qui semblait invincible, et qui rendit plus surprenant l’éclat soudain de sa voix, lorsqu’il reprit, rageur : « Une chose pareille ! Ne dirait-on pas, ma parole, que j’ai commis un crime !… » Il continua tout d’un trait : « Et, d’abord, y a-t-il tant besoin d’explications ? Est-ce que, véritablement, ça te paraît incompréhensible qu’un homme veuille, un beau jour, rompre avec tout ? Partir, sans autre complice que lui seul ?… Tu ne comprends pas ça, toi ? Qu’on ne consente pas à se laisser museler, mutiler, indéfiniment ? Qu’on ait, une fois dans la vie, le courage d’être soi-même ! Le courage de plonger tout au fond de soi, pour y découvrir ce qui jusqu’alors a été le plus méconnu, le plus méprisé, et de dire enfin : “Voilà ce qui est essentiellement moi !” Le courage de crier à tous les autres : “Je me passe de vous !…” Non ? Tu ne peux vraiment pas comprendre ça, toi ? »
— « Si, si, je comprends bien… », murmura Daniel. Il avait d’abord écouté, sans pouvoir se défendre d’une délectation subtile, cette voix appuyée, douloureuse, excessive, où il retrouvait son Jacques de toujours. Mais, bientôt, sous cette brusquerie, il avait démêlé avec certitude quelque chose de factice : cette explosion, c’était, avant tout, une échappatoire… Alors, il avait compris que jamais Jacques n’aborderait avec lui la franche explication qui les eût tous deux délivrés. Il fallait renoncer à savoir. Et, du même coup, c’était à leur amitié, à cette amitié unique dont il avait été si fier, qu’il fallait renoncer aussi. De cela, il eut l’intuition nette, et son cœur se serra. Mais il avait ce soir tant d’autres sujets de tristesse…
Pendant quelques minutes, ils demeurèrent l’un en face de l’autre, sans un mot, sans un geste, sans même se regarder. Enfin, Daniel rapprocha ses jambes qu’il avait allongées devant lui, et passa la main sur son front :
— « Il faut tout de même que je retourne là-haut », murmura-t-il. Sa voix avait perdu son timbre.