Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– On vous dit que ça s’avance vers le dénouement, repartit le gamin. Ça finira par la scène du duel, où le traître a placé un affidé avec une carabine chargée, dans les halliers du ravin de la montagne, pleins de ronces et d’épines, pour démolir M. Paul Labre, censé, en feignant que ça soit les hasards d’un combat singulier.
– M. le baron se bat en duel! s’écria l’ancien inspecteur.
– Ne m’en parlez pas! Faut que ça gêne le travail, les gens comme lui, vous savez bien, toujours dans les jambes et à la traverse. Les Habits Noirs sont les témoins de l’assassin de son frère, comme de juste. Ça fera tout de même un crâne tableau. Vous ai-je dit qu’ils avaient fait passer le goût du pain à maman Soûlas?
Badoît pâlit et murmura:
– Madame Thérèse est morte!
– Pauvre Minet! dit le gamin. Mou, mou, mou… Avait-elle une voix douce pour son âge, c’te femme-là! Je sentais qu’on allait la victimer, mais je croyais avoir le temps… Ah! patron! ça marche vite!
«Toi, s’interrompit-il en s’adressant à Vincent qu’il venait de pousser dans la chambre de l’ancien inspecteur, couche-toi par terre et dors; si tu bouges, une trempée! Quand tu auras hérité de ta maman, on te parlera avec plus de politesse pour ton argent, si tu en es prodigue.
Il passa son bras sous celui de M. Badoît et poursuivit en redescendant l’escalier:
– Ce n’est pas un vain songe, patron, c’est pour la maman de cet animal-là que toute la clique et reclique des Fera-t-il-jour-demain empoisonne le pays. Elle a de quoi acheter Paris et la banlieue avec la moitié de ses économies… Attention, je commence: primo, d’abord, c’est M. Labre qui doit payer la loi pour la chose que maman Soûlas a été assassinée…
À dater de cet instant, l’ancien inspecteur n’interrompit plus. Pistolet lui raconta à sa manière, mais avec une lucidité parfaite, tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait deviné, tout ce qu’il avait surpris.
M. Badoît perdait pied littéralement dans cet océan d’intrigues. Il était de Paris; il avait juste la somme d’imagination qui distingue le pur indigène des bas quartiers parisiens: le vrai provincial de Paris.
Le côté excentrique et campagnard de l’histoire lui parut invraisemblable comme une féerie. Les Habits Noirs étaient des malfaiteurs sérieux. À son sens, ils ne pouvaient user les immenses ressources de leur association à de pareilles folies.
– Patron, lui dit le gamin, vous êtes un homme de bonnes mœurs et juste ce qu’il faut pour réussir dans l’administration; mais vous n’avez pas voyagé, ça vous déforme. En Esquimotie, j’ai trouvé un mari qui m’a donné un petit verre d’eau-de-vie de baleine, deux pipes de tabac, une oreille d’ours et un bonnet de nuit en arêtes de poisson pour que j’accorde mes faveurs à sa dame; son honneur en dépendait. Chaque pays, chaque toquade. Les Habits Noirs ont mis leur mécanique à la portée de la localité. Rue Saint-Denis, chez nous, ils auraient changé le Louis XVII en milord anglais, voilà tout. Quant aux milliasses de la bonne femme à barbe, garantis première qualité, tout laine!
On arrivait à la porte de cet édifice qui porte, sous le drapeau tricolore, dans toutes les petites villes, la solennelle légende: Gendarmerie départementale.
Pistolet était d’opinion qu’on se servît, pour mettre la force armée en mouvement, de la simple déclaration du meurtre commis sur la personne de Thérèse Soûlas.
Il se trouva que l’autorité, déjà informée, avait fait le nécessaire.
La tête de M. Badoît n’était ni assez large ni assez forte pour contenir tout ce que lui avait dit le gamin. Il parla, en un moment où celui-ci faisait de la diplomatie avec le brigadier.
Il parla de M. Nicolas, des gens de Paris, de la conspiration et des étranges batteries dirigées contre le coffre-fort de la Goret.
La prudence des sénateurs de La Ferté-Macé n’avait pas été mise à une pareille épreuve depuis la fondation de la ville.
Il y eut conseil, et, dès l’abord, M. Badoît fut en butte à de violents soupçons. La tournure de son aide de camp Pistolet ne contribua pas peu à ce résultat.
Après une délibération longue et un peu confuse, le juge de paix, le commissaire de police et le dernier gendarme disponible, commandé par le brigadier, durent prendre la route de Mortefontaine, pour arrêter le baron d’Arcis, contre qui s’élevaient des préventions formidables, et ramener probablement en fourgon cet officieux M. Badoît, avec son aide, porteur d’une si méchante mine.
Tel était l’avis général, parmi les représentants de l’autorité, à La Ferté-Macé.
Les magistrats partirent en charrette, les deux gendarmes allèrent à cheval, ainsi que M. Badoît et Pistolet, qu’on gardait positivement à vue.
Vincent Goret fut laissé à l’hôtel.
Il pouvait être quatre heures du matin, quand la caravane se mit en marche.
M. Badoît était agité de fâcheux pressentiments. Il n’y a pas au monde, auprès des petits fonctionnaires, une plus mauvaise recommandation que le titre d’ancien agent. On ne quitte pas cette place, si misérable qu’elle puisse paraître, sans y être forcé.
Jusqu’à plus ample informé, un ancien agent est pour tous ceux qui s’y connaissent un agent destitué.
Ajoutez à cela l’antagonisme des fonctionnaires de province contre les bureaux de Paris et vous comprendrez la mélancolie de ce malheureux Badoît, combattant seul et sans secours en pays ennemi.
Il voulut causer avec Pistolet. Pistolet lui tourna le dos en disant:
– Patron, tout le monde ne peut pas inventer la poudre. L’atout vous manque, quoi! Dans ces cas-là, faut pas jouer de son jeu. Boudez.
Et il poussa son bidet de façon à se mettre sur la même ligne que le grand cheval du brigadier.
– Il y a du temps assez que je connais le nom de Chamoiseau, commença-t-il d’un ton insinuant. Je ne m’attendais pas à avoir l’avantage de faire la connaissance du militaire qui le porte avec honneur.
Dans la cour de la gendarmerie, Pistolet avait entendu qu’on appelait le brigadier: M. Chamoiseau. Celui-ci répondit:
– Le bavardage est un inconvénient dans mon grade. Filez à gauche!
Pistolet murmura:
– Parler n’est pas bavarder et le temps approche où vous en occuperez un plus haut, de grade, s’il y a une justice dans le gouvernement.
Le brigadier se tint plus droit sur son cheval.
– On vous observe de filer en douceur, dit-il gravement; nous n’avons ni le même âge, ni la même tenue, ni la même position dans la société.
Le gamin se dit:
– Ça serait drôle de passer la jambe au gendarme. Heureusement, je suis dans la cavalerie.
Soulagé par cette réflexion, il reprit avec humilité.
– Vous êtes grand et je suis petit, ça, c’est vrai, brigadier; mais n’empêche que j’ai fait partie comme vous de l’armée française. À la suite d’importants voyages autour du monde, entrepris pour me ranger en perfectionnant mon éducation et la langue maternelle, j’ai servi zéphir à Alger, tel que vous me voyez.
Le brigadier resta un instant silencieux, puis il laissa tomber ces méprisantes paroles:
– Le gendarme est le choix du militaire, les compagnies de discipline en sont l’écume. Je vous réitère de filer au large et de plus en plus péremptoirement.