Бесплатная библиотека
Читайте книгу на сайте или телефоне
READ-E-BOOK » Классическая проза » Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914] - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
1 ... 93 94 95 96 97 98 99 100 101 ... 146
Перейти на страницу:

Aujourd’hui, il semblait soucieux. Il accompagna Jacques jusqu’au trottoir.

— « Plus un sou en caisse », expliqua-t-il, en retournant d’un coup les deux poches de sa blouse noire. « Si je ne trouve pas, d’ici jeudi, les quelques billets qu’il me faut, le prochain numéro va rester dans le tiroir. »

— « Pourtant », dit Jacques, « j’ai vu que vous augmentiez votre tirage. »

— « Les abonnés affluent, gamin ! Seulement, ils ne paient pas… Leur supprimer l’envoi ? Je n’hésiterais pas, si je dirigeais une entreprise commerciale. Mais qu’est-ce que je vise ? La propagande. Alors ?… Que faire ? Réduire les frais ? Je fais tout moi-même ! Au début, je m’étais octroyé cent francs par mois, sur la caisse. Je n’ai jamais osé les toucher qu’une fois, mes cent balles… Je vis de croûtes, comme un romanichel. Je suis cousu de dettes. Et voilà, dix-huit ans que ça dure… Mais parlons sérieux », reprit-il. « Qu’est-ce qu’on pense en Suisse de tous ces mauvais bruits ?… Moi, je suis trop vieux renard, rien m’étonne… J’ai déjà tout vu… Ça me rappelle 83… J’avais que vingt ans, mais je lisais déjà la Révolte, la première, celle qui paraissait en Suisse… T’as pas connu ça, toi, la Révolte ?… Tu sais même pas, peut-être, qu’en 83, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et la Roumanie, ces quatre belles garces, elles ont voulu profiter de l’isolement de la France pour déchaîner une guerre européenne contre la Russie ?… S’en est fallu d’un poil de grenouille… Rien n’a changé !… C’est toujours les mêmes trucs… On disait déjà : patrie, honneur national… Mais, dessous, quoi ? Rivalités industrielles, droits d’exportation, combines de la haute finance… Rien n’a changé, sauf un point : nous n’avons plus de Kropotkine… En 83, Kropotkine s’est démené comme un démon… Il a pris à partie les grandes usines de guerre — Anzin, Krupp, Armstrong et toute la clique — qui soudoyaient la grande presse d’Europe, pour réussir leur coup… Qu’est-ce qu’il leur a passé !… J’ai recherché ses articles… Rien n’a changé ! J’en publie trois dans mon prochain numéro… Kropotkine !… Tu liras ça, gamin : vous pourrez tous en prendre de la graine !… »

Il avait l’œil brillant et son rictus de vieux lutteur. Il ne se souvenait déjà plus que, pour faire imprimer ce prochain numéro, il lui fallait trois cent quatre-vingts francs, dont il n’avait pas le premier centime.

Jacques s’esquiva.

« Il faudrait faire entrer l’Étendard dans le plan d’action générale contre la guerre », se dit-il. Il se promit d’en parler à Genève et, si possible, de faire envoyer quelques subsides à Mourlan.

Il n’avait pas dîné. Avant d’aller prendre à la Bourse le métro de Champerret, il entra manger un sandwich au Café du Croissant. Beaucoup de rédacteurs de l’Humanité, suivant l’exemple de leur Patron, avaient adopté ce café-restaurant, à l’angle de la rue Montmartre.

Jaurès, dans son coin habituel, près de la fenêtre, dînait avec trois amis. Jacques, au passage, esquissa un geste de salut. Mais le Patron, penché sur son assiette, ne voyait rien : sombre, le cou enfoncé jusqu’à la barbe dans ses épaules rondes, il laissait parler ses voisins et mangeait avec une gloutonnerie distraite sa portion de gigot aux flageolets. Sa serviette, la grosse serviette bourrée de dossiers et qu’il emportait partout, trônait, à portée de sa main, au bout de la table ; et, sur la serviette, s’empilaient encore des journaux, des brochures, un in-8° broché. Jacques savait que Jaurès était un infatigable liseur. Il se souvint d’une anecdote, contée l’avant-veille devant lui par Stefany, qui la tenait de Marius Moutet. Celui-ci, voyageant dernièrement avec Jaurès, s’était étonné de le voir plongé dans la lecture… d’une grammaire russe ! Et Jaurès lui avait dit, comme une chose naturelle : « Mais oui. Il faut se dépêcher d’apprendre le russe. La Russie est peut-être à la veille de jouer un rôle considérable en Europe ! »

Jacques, assis à contre-jour, l’observait de loin. « Écoute-t-il seulement ce que les autres disent ? » se demanda-t-il. C’était une question qu’il s’était plusieurs fois posée en présence de Jaurès. Ses silences de ruminant — lorsque, par hasard, il se taisait — semblaient n’être attentifs qu’aux accords d’une musique intérieure. Tout à coup, Jacques le vit redresser la tête, bomber le thorax, passer rapidement sa serviette sur ses lèvres, et prendre la parole. Le regard, tapi sous le front bas, allait et venait, avec une mobilité aiguë. Dans la barbe, le creux de la bouche ouverte, aux coins abaissés, faisait songer au pavillon d’un porte-voix ; et aussi au trou noir des masques de la tragédie antique. Il ne paraissait pas s’adresser à tel ou tel des convives, mais penser tout haut et parler contre quelqu’un, en homme pour qui controverse et pensée sont intimement solidaires, pour qui la discussion seule donne à l’esprit son élan. On ne distinguait pas les mots, car Jaurès parlait bas — aussi bas, du moins, que le lui permettait son coffre d’orateur, sonore comme un tambour — mais Jacques percevait très bien, à travers le brouhaha de la salle, le timbre si particulier de cette voix : ce bourdonnement, cette vibration en sourdine, analogue à la résonance d’une fosse d’orchestre, qui soutenait, comme un accompagnement, l’envolée chantante des phrases. Et ces sonorités connues réveillaient en lui mille souvenirs : fièvres de meetings, joutes oratoires, péroraisons pathétiques, ovations d’une foule délirante… Emporté par son improvisation, Jaurès avait repoussé devant lui son assiette à demi pleine, et, penché en avant, il faisait front comme un buffle qui va foncer. Pour ponctuer le rythme des phrases, ses mains fermées, posées sur le bord de la table, se soulevaient et retombaient, sans violence, mais avec une cadence de marteau-pilon. Et, quand Jacques, pressé par l’heure, quitta la salle, Jaurès, martelant le marbre de ses poings, parlait toujours.

Cette vision stimulante avait relevé son courage : et l’effet tonique s’en faisait encore sentir lorsqu’il arriva devant la grille du boulevard Bineau.

Clinique Bertrand. C’était là…

Il faisait nuit. Jacques traversa le jardin sans ralentir son pas, mais sans oser lever les yeux sur la façade.

La vieille concierge lui confia, d’une voix chevrotante, que le pauvre monsieur vivait encore, et que le fils était arrivé à la fin de l’après-midi. Jacques la pria d’aller chercher Daniel. Mais la vieille, qui, à cette heure, était seule dans la loge, ne pouvait s’absenter.

— « La garde de l’étage ira le prévenir », dit-elle. « Vous n’avez qu’à monter au second. »

Il dut s’y résoudre, après une courte hésitation.

Sur le palier du premier, personne : une longue galerie blanche, doucement éclairée, silencieuse. Au second, même silence, même galerie pleine de reflets, interminable et déserte. Il fallait trouver la garde. Il attendit quelques minutes, puis s’engagea dans le couloir. Il éprouvait, non plus de l’angoisse, mais, au contraire, une certaine curiosité qui le poussait hardiment vers le risque.

1 ... 93 94 95 96 97 98 99 100 101 ... 146
Перейти на страницу:
0
Сюжет
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Атмосфера
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Главный герой
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Общее впечатление
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
Итоговая оценка: 0.0 из 10 (голосов: 0 / История оценок)