Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
« Non, répondit Emöke.
— Comment tu fais ? »
Emöke lui caressa la joue. « Parce que je sais que tu es là pour me protéger. »
Cette nuit-là, avant de s’endormir, Mikael repensa au jour où Raphael lui avait appris à piocher. Il lui avait dit : « Tu as pioché un champ entier, tout seul. Et tu dois en être fier. » Même si la pioche qu’il avait tenue était une pioche imaginaire, tout comme les mottes de terre qu’il avait soulevées. Il se souvenait combien il s’était senti fier.
« Dis-moi encore pourquoi tu n’as pas peur, Emöke, lui demanda-t-il tandis qu’il sentait ses yeux se fermer.
— Parce que tu es là pour me protéger », répéta Emöke, avec douceur.
Et Mikael s’endormit, tout fier.
53
Eloisa savait bien que c’était un péché de souhaiter la mort de quelqu’un. Pourtant, certains jours, elle espérait celle de l’enfant qui grandissait dans son ventre, depuis près de cinq mois. Elle se précipitait à l’église et s’agenouillait devant la statue de Notre-Dame des Neiges. La Madone portait sur sa robe rouge un manteau bleu doublé de vert, qui couvrait aussi sa tête. Elle tenait l’Enfant Jésus dans ses bras. Eloisa la regardait longuement, en silence, jusqu’à ce que cette pensée horrible disparaisse de son esprit. Alors, elle lui parlait. Elle ne priait pas, mais lui demandait de lui faire accepter comme une bénédiction ce poids qu’elle portait en elle, et de lui apprendre à être une bonne mère. À elle, qui était Mère avant tout. Pour que personne n’entende, elle murmurait.
Eloisa avait demandé à Agnete de respecter sa décision de garder sa grossesse secrète.
En n’en parlant pas, elle avait l’impression de ne pas être vraiment enceinte, malgré les coups d’œil insistants que sa mère lançait le soir vers son ventre. Elle essayait de maîtriser sa peur.
Elle en venait parfois, dans cette lutte acharnée, à détester Mikael. Il était parti, il avait fait passer son idéal avant leur avenir. Il l’avait laissée seule.
Mais le doute ne durait pas. Elle sentait toujours ses mains sur son corps, ses caresses, ses baisers. Il était en elle, sa respiration haletante accordée à la sienne. Des sensations si intenses, si réelles, que la tête quelquefois lui tournait. Elle se retenait à une barrière, un mur, un arbre pour ne pas tomber.
« Je suis à lui », avait dit un jour Eloisa à sa mère.
Les yeux d’Agnete s’étaient voilés de larmes.
Un matin particulièrement tiède, vers les premiers jours de mars, Eloisa demanda à sa mère la permission de ne pas aller aux champs. Elle passa le pont sur l’Uque et descendit jusqu’à la grève du torrent, où ils avaient fait l’amour pour la première fois. Elle s’étendit dans l’herbe où ils s’étaient couchés, ôta ses bottes et s’abandonna au soleil les yeux clos, comme elle s’était abandonnée à Mikael.
Tandis qu’elle revenait en pensée à ces moments heureux, elle sentit quelque chose dans son ventre. Pas un mouvement proprement dit mais comme un papillonnement, le froissement d’ailes d’un oiseau emprisonné dans son corps.
« Non ! », s’écria-t-elle, effrayée, en écarquillant les yeux.
Elle écarta les bras. Elle avait peur de poser les mains sur son ventre. Sur l’enfant.
« Non… », redit-elle tout bas.
Elle était en nage. Regardant ses pieds nus, elle vit ses chevilles gonflées. Elle releva ses jupes pour aller les plonger dans l’eau du torrent. Le soulagement fut immédiat. Puis, de nouveau, ce papillonnement dans son ventre.
« Non… non… »
Elle avança jusqu’aux genoux. L’eau froide lui faisait du bien.
Le papillonnement revint encore.
Elle sortit de l’eau et se déshabilla furieusement, comme si ses vêtements la brûlaient. Une fois nue, elle retourna dans le torrent, mouilla ses jambes, ses bras, son ventre, pour qu’il devienne insensible. Au contact de l’eau glacée qui coupait la respiration, elle le sentait se durcir, la peau tendue comme celle d’un tambour. Mais elle resta dans l’eau, secouant la tête dans un “non” muet.
« Chut… tais-toi… Ne bouge pas… », murmurait-elle, effrayée.
« À qui tu parles ? », dit une voix en face.
Levant les yeux, elle vit Eberwolf la fixer d’un air amusé sur l’autre rive. Elle porta aussitôt la main à son pubis et cacha sa poitrine avec son bras. Mais elle était incapable de s’enfuir.
Il pointa le doigt sur son ventre. « Je parie que c’est le bâtard de Crottin Sec ! », s’exclama-t-il, avant d’éclater en un rire sonore.
Eloisa rougit de honte, et sentit cette fois un coup douloureux dans son ventre. Pour la première fois, elle y porta la main, comme pour le protéger. Une haine profonde la secoua jusque dans ses entrailles. Deux personnes étaient mortes de privations l’hiver précédent, parce qu’on leur avait enlevé le peu qu’ils possédaient. Par la faute d’Eberwolf, le traître, qui les avait vendus à Ojsternig.
« Le bâtard de Crottin Sec ! », répéta stupidement Eberwolf, comme si c’était une remarque très spirituelle. Il remua le bassin d’avant en arrière, mimant le coït avec obscénité.
Eloisa le fixait en plissant les yeux. Sa haine grandissait de plus en plus. « C’est sûr que toi, tu auras du mal à faire un bâtard au prince Marcus », lança-t-elle avec mépris.
Eberwolf ouvrit de grands yeux et serra les poings.
Il devint rouge de honte. Elle avait frappé juste. « Tout le monde le sait maintenant, que t’aimes pas les femmes », ne put-elle s’empêcher d’ajouter d’un ton moqueur.
Un enfant du village, quelques jours plus tôt, avait vu Eberwolf penché au-dessus de Marcus, dans une clairière. Ils avaient les chausses baissées et Eberwolf était en train de sodomiser le prince.
« Je vais te faire payer ça, putain ! », hurla Eberwolf en entrant dans l’eau.
Eloisa comprit qu’elle avait été stupide. Elle était nue, seule avec Eberwolf. Elle avait eu tort de le provoquer. Elle bondit vers ses vêtements, mais elle n’avait plus le temps de les mettre. Alors elle les ramassa et courut vers les bois, malgré le sol qui lui écorchait les pieds.
« Où tu crois aller, putain ? », hurlait Eberwolf derrière elle, comme devenu fou.
Eloisa comprit que si elle s’enfonçait dans la forêt, il la rattraperait tôt ou tard. Elle obliqua et redescendit vers le torrent. Dans sa course, elle perdit sa jupe, restée prise dans les ronces. Arrivée sur la grève, elle monta vers le pont.
Les pas d’Eberwolf résonnaient déjà sur les planches.
« Au secours ! », cria Eloisa avec angoisse. Elle tomba dans une flaque de boue, se releva et continua à courir, nue, désespérée, vers les champs où travaillaient les villageois. « Au secours ! Aidez-moi ! »
Les hommes lâchèrent immédiatement leurs outils et se précipitèrent vers elle, au moment où Eberwolf l’attrapait par les cheveux et la jetait à terre.
« Arrête ! lui ordonna Ahlwin, son père, en s’interposant entre Eloisa et lui.
— Tire-toi ! », cria Eberwolf, le visage déformé par la rage.
Ahlwin ne bougea pas. Deux autres paysans se placèrent à ses côtés.
Eloisa, au sol, recroquevillée sur elle-même, tentait de cacher sa nudité.
D’autres paysans s’avancèrent, fermant presque le cercle.
« Si vous me touchez, le prince vous pendra ! », cria Eberwolf, une pointe d’inquiétude dans la voix.
Les hommes, sans répondre, firent un pas de plus.
Eberwolf recula.
« Touche pas à nos femmes, dit Ahlwin. Sinon, je me laisserai pendre volontiers, aussi vrai que Dieu existe. »