Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
En saltimbanque donc, en nomade, en bohémien peut-être, Tomasi a sillonné le monde, comme tous les diplomates. Il a été ambassadeur du Vatican en Éthiopie, en Érythrée ou encore à Djibouti avant d’être en charge du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes déplacées.
— Les réfugiés, les migrants sont la priorité du pape François. Il s’intéresse aux périphéries, à la marge de la société, aux personnes déplacées. Il veut être une voix pour ceux qui n’ont pas de voix, me dit Tomasi.
Étrangement, le nonce a une triple nationalité : il est italien, né au nord de Venise en 1940 ; citoyen de l’État du Vatican en tant que nonce ; et américain.
— Je suis arrivé à New York à dix-huit ans. J’ai été étudiant catholique aux États-Unis, j’ai fait ma thèse à la New School à New York et j’ai été longtemps prêtre à Greenwich Village.
Le jeune Silvano Tomasi est ordonné au sein de la mission de San Carlos Borromeo, créée à la fin du XIXe siècle, dont le but principal était d’évangéliser le Nouveau Monde. Dans les années 1960, il exerce longuement son ministère dans une paroisse dédiée aux immigrés italiens vivant à New York : Our Lady of Pompeii, une église du « Village », à l’angle de Bleecker Street et de la 6e Avenue.
C’est un quartier que je connais bien, ayant vécu plusieurs années à Manhattan. On y est à cinq minutes à pied du Stonewall Inn. C’est là, en juin 1969, au moment même où le jeune Silvano Tomasi s’installe dans le quartier, que le mouvement homosexuel américain naît, lors d’une nuit d’émeutes. On commémore chaque année, à travers le monde, cet événement sous le nom de Gay Pride. Greenwich Village devient, au cours des années 1970, le lieu symbolique de la libération homosexuelle et c’est ici que le jeune prélat exerce sa mission évangélique, entre les hippies, les travestis et les activistes gays qui ont pris d’assaut le quartier.
Lors de notre entretien, nous parlons du « Village » et de sa faune LGBT. Malin comme un singe, Silvano Tomasi s’exprime avec une grande retenue doublée d’une grande réserve : je ne vais pas lui apprendre à faire des grimaces !
— Vous voyez : on discute entre amis, vous me faites dire des choses, et puis vous allez retenir seulement les propos contre l’Église, comme tous les journalistes ! me dit Tomasi, en riant, et en continuant de parler de plus belle. (L’entretien a été formalisé officiellement via le service de presse du Vatican et le prélat sait qu’il est enregistré puisque j’utilise un Nagra bien visible.)
Après avoir beaucoup bourlingué, le nonce Silvano Tomasi termine sa carrière en devenant « observateur permanent » du saint-siège auprès de l’ONU à Genève. Là, entre 2003 et 2016, il va mettre en œuvre la diplomatie des papes Jean-Paul II et Benoît XVI.
Pendant plus de dix ans donc, le diplomate en chef du Vatican, pourtant un bon connaisseur de Greenwich Village, conduit une politique aussi obsessionnellement anti-gay que celle menée à New York par son confrère Renato Martino. Les deux nonces déploient de concert une énergie considérable pour tenter de bloquer les initiatives visant à la dépénalisation internationale de l’homosexualité et l’usage du préservatif. Ils multiplient les interventions pour entraver tous les projets en ce sens de l’OMS, ONUSIDA ou le Fonds mondial de lutte contre le sida, comme me le confirment plusieurs responsables de ces agences des Nations unies interrogés à Genève, dont le directeur général d’ONUSIDA, Michel Sidibé.
Au même moment, les deux nonces se sont montrés discrets sur les affaires d’abus sexuels des prêtres qui se comptent déjà, dans ces années, en milliers de cas. Une morale à géométrie variable, en somme.
— Un bon diplomate est un diplomate qui représente bien son gouvernement. Et en l’occurrence, pour le Vatican, un bon nonce apostolique est celui qui reste fidèle au pape et aux priorités qu’il défend, me dit simplement Tomasi pour justifier son action à Genève dans la stricte obéissance à la ligne imposée par Jean-Paul II.
EN 1989, POUR LA PREMIÈRE FOIS, le pape consacre, devant une assemblée de médecins et de chercheurs réunis au Vatican, un discours à la question du sida. On l’avait déjà vu, en 1987, à Los Angeles, embrasser un enfant condamné à mort par le virus, ou réclamer, lors du message de Noël en 1988, de la compassion à l’égard des victimes de l’épidémie, mais il ne s’était pas encore exprimé publiquement sur ce sujet. « Il apparaît blessant pour la dignité humaine et donc moralement illicite, déclare cette fois Jean-Paul II, de développer la prévention du sida, basée sur le recours à des moyens et des remèdes qui violent le sens authentiquement humain de la sexualité et qui sont un palliatif pour ces troubles profonds où sont en cause la responsabilité des individus et celle de la société. »
Certes, le pape ne mentionne pas le « préservatif » en tant que tel (il ne le fera jamais), mais cette première déclaration suscite un vif émoi à travers le monde. En septembre 1990 et encore en mars 1993, il renouvelle ce type de discours, cette fois sur le sol africain, en Tanzanie puis en Ouganda, deux des pays les plus touchés par la pandémie. Là, il affirme encore « que la restriction sexuelle imposée par la chasteté est le seul moyen sûr et vertueux pour mettre fin à la plaie tragique du sida ». Le pape ne tolère aucune exception à sa règle, même dans le cas des couples mariés asymptomatiques alors même qu’à cet époque un Ougandais sur huit était contaminé par le virus.
Ces positions seront vivement contestées non seulement par la communauté scientifique et médicale, mais aussi par des cardinaux influents comme Carlo Maria Martini ou Godfried Danneels (l’archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger, défendra, dans une casuistique inimitable, la position de Jean-Paul II tout en proposant des exceptions comme « moindre mal »).
À l’ONU, Renato Martino se lance alors dans une campagne virulente contre le « safer sex » et le recours au préservatif. Quand un comité d’évêques américains publie, en 1987, un document laissant entendre qu’il est nécessaire d’informer les populations sur les moyens de se protéger, Martino se démène en haut lieu pour faire interdire le texte. Par la suite, il se mobilise pour que la prévention du sida ne figure pas dans les documents ou déclarations de l’ONU. Un peu plus tard, il utilise un article prétendument scientifique que diffuse massivement le cardinal López Trujillo pour dénoncer les dangers du « sexe sans risque » et conclure à l’existence de nombreuses contaminations lors de rapports sexuels protégés. Encore en 2001, peu avant la fin de sa mission, lorsque la Conférence épiscopale d’Afrique du Sud publie une lettre pastorale justifiant l’usage du préservatif dans le cas des couples mariés asymptomatiques, Martino s’agite une dernière fois pour tenter de faire taire les évêques sud-africains.
« LE PRÉSERVATIF AGGRAVE LE PROBLÈME DU SIDA. » La formule est l’une des plus célèbres du pontificat de Benoît XVI. Le propos a, il est vrai, souvent été déformé. Rappelons brièvement le contexte et la formule exacte. Le 17 mars 2009, le pape est en route pour Yaoundé, au Cameroun, lors de son premier voyage en Afrique. Dans l’avion Alitalia, lors d’un point presse qui a été organisé minutieusement, il prend la parole. La question, préparée à l’avance, lui est posée par un journaliste français. Dans sa réponse, après avoir salué l’action méritoire des catholiques dans la lutte contre le sida en Afrique, Benoît XVI ajoute qu’on ne pourra vaincre cette maladie uniquement avec de l’argent : « S’il n’y a pas d’âme, dit-il, si les Africains ne s’aident pas, on ne pourra résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs ; au contraire, cela risque d’augmenter le problème. »