Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Précisons enfin que le cardinal Wilfrid Napier est resté discret sur les abus sexuels de l’Église catholique, qui concernent des dizaines de prêtres en Afrique du Sud. L’archevêque de Durban est même allé jusqu’à déclarer, dans une interview à la BBC, que les pédophiles ne doivent pas être « punis » car il s’agit « de malades et non pas de criminels ». Compte tenu du scandale suscité par ses propos, le cardinal s’est excusé, affirmant avoir été mal compris. « Je ne peux être accusé d’homophobie, s’est-il défaussé, parce que je ne connais aucun homosexuel. »
ROBERT SARAH EST UN HOMOPHOBE D’UNE AUTRE ESPÈCE. J’ai discuté de manière informelle avec lui après une conférence, mais je n’ai pas pu l’interviewer officiellement, malgré plusieurs demandes. En revanche, j’ai pu m’entretenir à plusieurs reprises avec ses collaborateurs, notamment Nicolas Diat, coauteur de ses livres. Le cardinal Fernando Filoni qui est en charge des questions africaines au Vatican, et un prêtre qui a vécu avec Sarah, lorsque ce dernier était le secrétaire de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, m’ont également informé.
Robert Sarah n’est pas né catholique, il l’est devenu. Ayant grandi dans une tribu coniaguie à quinze heures de taxi-brousse de la capitale Conakry, il en partage les préjugés, les rites, les superstitutions et même la culture de la sorcellerie et des marabouts. Sa famille est animiste ; sa maison est faite de terre battue où il dort à même le sol. Le storytelling du chef de tribu Sarah est né.
L’idée de se convertir au catholicisme puis de devenir prêtre germe au contact des missionnaires du Saint-Esprit. Il entre au petit séminaire en Côte d’Ivoire, puis est ordonné prêtre à Conakry en 1969, alors même que le dictateur au pouvoir en Guinée, Sékou Touré, organise la chasse aux catholiques. Quand l’archevêque de la ville est emprisonné, en 1979, Rome nomme à sa place Sarah qui devient ainsi le plus jeune évêque au monde. Un bras de fer s’engage et le prélat tient tête au nouveau dictateur, ce qui lui vaut d’être mis sur la liste des personnes… à empoisonner.
La plupart des témoins que j’ai interrogés soulignent le courage dont a fait preuve Sarah sous la dictature, en même temps que son intelligence des rapports de force. En affichant une modestie qui dissimule un ego extravagant, le prélat a su se faire repérer par l’entourage aussi réactionnaire qu’homophile de Jean-Paul II qui admire à la fois son opposition à une dictature communisante et ses prises de position raides sur la morale sexuelle, le célibat des prêtres, l’homosexualité et le préservatif.
En 2001, Jean-Paul II l’appelle auprès de lui. Il quitte l’Afrique et devient « romain ». C’est un tournant. Il est promu secrétaire de l’importante Congrégation pour l’évangélisation des peuples, le « ministère » qui, au Vatican, s’occupe de l’Afrique.
— J’ai bien connu Robert Sarah lorsqu’il est arrivé à Rome. C’est un bibliste. Il était humble et prudent, mais aussi flagorneur et courtisan avec le cardinal préfet, à l’époque Crescenzio Sepe. Il travaillait beaucoup. Et puis, il a changé, me raconte un prêtre, spécialiste de l’Afrique, qui a été proche de Sarah au Palazzo di Propaganda.
Plusieurs observateurs s’étonnent d’ailleurs de l’attelage contre-nature que forment Crescenzio Sepe et Robert Sarah, la carpe et le lapin. Le jeune évêque sert sans sourciller un cardinal, appelé le « pape rouge », qui a des fréquentations mondaines et qui sera exfiltré loin de Rome par le pape Benoît XVI.
— Sarah est un grand mystique. Il prie sans cesse, un brin envoûté. Il fait peur. Il fait littéralement peur, constate un prêtre.
D’importantes zones d’ombre subsistent sur le parcours de Robert Sarah, un peu trop beau pour être vrai. Ainsi, son lien avec les idées d’extrême droite de Mgr Lefebvre, excommunié par le pape en 1988, revient fréquemment : Sarah a bien été formé dans une école de missionnaires dont Marcel Lefebvre était alors la figure titulaire et il a baigné par la suite, en France, dans un milieu intégriste. La proximité de Sarah avec l’extrême droite catholique est-elle un simple péché véniel de jeunesse ou celle-ci a-t-elle façonné durablement ses idées ?
Une seconde zone d’ombre recouvre les compétences liturgiques et théologiques du cardinal qui réclame la messe en latin ad orientem mais n’aurait pas le niveau requis. Ultra-élitiste (car réclamer le latin, même quand on le parle mal, c’est se couper des foules)◦– et philistin. Ses écrits sur saint Augustin, saint Thomas d’Aquin ou la Réforme sont très critiqués. Quant à ses élucubrations contre les philosophes des Lumières, elles dénotent « un archaïsme qui place la superstition avant la raison », selon un théologien. Qui ajoute :
— Pourquoi remonter avant le concile de Vatican II quand on peut retourner au Moyen Âge !
Un autre universitaire et théologien français qui vit à Rome, et a publié de nombreux livres de référence sur le catholicisme, m’explique, lors de trois entretiens :
— Sarah est un théologien bas de gamme. Sa théologie est très puérile : « Je prie donc je sais. » Il abuse d’arguments d’autorité. Aucun théologien digne de ce nom ne peut le prendre très au sérieux.
L’essayiste français Nicolas Diat qui a coécrit trois livres avec Sarah, prend la défense du cardinal, durant les trois déjeuners que nous partageons à Paris :
— Le cardinal Sarah n’est pas un « tradi », comme on veut le faire croire. C’est un conservateur. À l’origine, c’est un chef tribal, il ne faut pas l’oublier. Pour moi, c’est un saint avec une immense piété.
Un saint que certains critiquent pour son entregent, son train de vie et ses connexions africaines. Défenseur inconditionnel du continent noir, Sarah est resté discret sur les malversations financières de certains prélats africains, comme celles de la Conférence épiscopale du Mali ou sur les fonds que le cardinal-archevêque de Bamako plaçaient secrètement en Suisse (et qui ont été révélés par le scandale SwissLeaks).
À cela il faut ajouter un étrange mystère éditorial que j’ai découvert. Les ventes en librairie des livres du cardinal Sarah ne correspondent guère aux chiffres annoncés. Il n’est pas rare, certes, qu’un auteur « gonfle » quelque peu ses chiffres de vente par vanité. Mais en la circonstance, les « 250 000 exemplaires » annoncés dans la presse sont près de dix fois supérieurs aux ventes réelles en librairie. Le « succès sans précédent » du cardinal est une exagération. Les ventes des livres du cardinal Sarah sont seulement moyennes en France : fin 2018, Dieu ou rien s’est vendu à 9 926 exemplaires en édition originale de grand format et La Force du silence à 16 325, malgré la curieuse préface du pape retraité Benoît XVI (selon les chiffres de la base de données de l’édition française Edistat). Les ventes sur Amazon sont également faibles. Et même si l’on ajoute la diffusion dans les paroisses et les séminaires, mal prises en compte par les statistiques de l’édition, et les versions en format de poche (4 608 exemplaires seulement pour La Force du silence), on est loin des « centaines de milliers d’exemplaires » annoncés. À l’étranger, même fragilité, surtout que le nombre de traductions est lui-même inférieur à ce qui a pu être écrit par certains journalistes.