Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Si on est honnête, on doit reconnaître que la réponse du pape, prise dans son ensemble, est assez cohérente. Ce qui pose problème, c’est juste une phrase : l’idée que le préservatif est « pire », qu’il « aggrave » les choses. C’est seulement cette idée de « pire » qui ne va pas, reconnaît Federico Lombardi, le porte-parole de Benoît XVI. (Lombardi, présent aux côtés du pape dans l’avion, me confirme que la question sur le sida avait été validée et préparée à l’avance.)
La phrase déclenche aussitôt un tollé sur cinq continents : Benoît XVI est critiqué, moqué, ridiculisé même. Des présidents de nombreux pays, des Premiers ministres et d’innombrables médecins de réputation mondiale, souvent catholiques, dénoncent pour la première fois des « propos irresponsables ». Plusieurs cardinaux en parlent comme d’une grave « maladresse » ou d’une « erreur ». D’autres enfin, telle l’association Act Up, accusent le pape d’être tout simplement « un criminel ».
— Les évêques et les prêtres qui tenaient déjà un langage anti-préservatif se sont trouvés légitimés par la formule de Benoît XVI. Ils ont donc multiplié les homélies dans leurs églises contre la lutte contre le sida et, bien sûr, certains ont insisté sur le fait que la maladie était un châtiment de Dieu pour punir les homosexuels, m’explique un prêtre africain qui est également diplomate du saint-siège (et que je rencontre un peu par hasard dans un café du Borgo à Rome).
Souvent, ces évêques et ces prêtres catholiques font cause commune avec les pasteurs américains homophobes, les évangélistes ou les imams qui s’opposent aux droits des gays et au préservatif comme moyen de lutte contre le sida.
Selon le diplomate africain du Vatican, les nonces présents sur le terrain ont notamment pour mission de surveiller les évêques du continent noir et leur discours sur l’homosexualité et le sida. Ils doivent signaler la moindre « déviance » au saint-siège. Sous Jean-Paul II et Benoît XVI, il suffisait donc qu’un prêtre approuve la diffusion de préservatifs, ou se montre favorable à l’homosexualité, pour perdre tout espoir de devenir évêque.
La célèbre avocate Alice Nkom m’explique que, dans son pays, le Cameroun, où j’ai enquêté, une « véritable chasse aux homosexuels est en cours ». Or, insiste-t-elle, l’évêque Samuel Kléda a pris position en faveur de la criminalisation de l’homosexualité et il entend punir les malades du sida. En Ouganda, où un activiste gay a été assassiné, l’archevêque catholique Cyprian Lwanga s’est opposé à la dépénalisation de l’homosexualité. Au Malawi, au Kenya ou encore au Nigeria, les représentants de l’Église catholique se sont illustrés par des propos homophobes et anti-préservatif (ce que confirme un rapport détaillé de Human Rights Watch transmis au pape François en 2013).
Une politique moralement injuste aux effets contre-productifs, comme me le confirme, durant une interview à Genève, le Malien Michel Sidibé, directeur général de l’agence des Nations unies ONUSIDA :
— En Afrique subsaharienne, le virus du sida se diffuse principalement par les relations hétérosexuelles. On peut donc affirmer, chiffres à l’appui, que les lois homophobes, en plus d’attenter aux droits humains, sont complètement inefficaces. Plus les homosexuels se cachent, plus ils sont vulnérables. En fin de compte, en renforçant la stigmatisation, on court le risque de freiner la lutte contre le sida et de multiplier les contaminations des populations vulnérables.
Parmi beaucoup de prélats africains homophobes, deux cardinaux sortent du lot. Ils se sont fait remarquer ces dernières années par leurs discours contre le préservatif et contre les gays : le Sud-Africain Wilfrid Napier et le Guinéen Robert Sarah, promus cardinaux par Jean-Paul II et Benoît XVI, à une époque où être anti-gay était un plus dans un CV. Tous les deux ont été depuis marginalisés par François.
AVANT D’ÊTRE HOMOPHOBE, WILFRID NAPIER a longtemps défendu les droits de l’homme. Son parcours parle pour lui : l’actuel archevêque de Durban fut un militant actif de la cause noire et du processus démocratique en Afrique du Sud. À la tête de la Conférence épiscopale sud-africaine, il a joué un rôle majeur au moment des négociations pour mettre fin à l’apartheid.
Pourtant, Napier a contesté les avancées proposées par Nelson Mandela sur la dépénalisation de l’homosexualité, l’introduction de la notion d’« orientation sexuelle » dans la Constitution du pays et, par la suite, l’établissement du « same-sex marriage ».
Plusieurs témoignages que j’ai recueillis à Johannesbourg, Soweto et Pretoria, désignent Napier comme un « véritable homophobe » et un « militant radical contre le préservatif ». En 2013, l’archevêque de Durban dénonce les propositions de loi en faveur du mariage gay qui se multiplient à travers le monde : « C’est une nouvelle forme d’esclavage. Et les États-Unis nous disent, vous n’aurez pas d’argent tant que vous ne distribuez pas de préservatifs et ne légalisez pas l’homosexualité. » (Rappelons ici que le mariage gay a été adopté en Afrique du Sud avant les États-Unis.)
Ces interventions ont suscité de vives réactions. L’archevêque anglican Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, s’est opposé frontalement à Napier (sans le citer nommément) en dénonçant les Églises qui sont « obsédées par l’homosexualité » alors qu’il y a une grave pandémie de sida. Tutu a comparé à plusieurs reprises l’homophobie au racisme, allant jusqu’à affirmer : « Si Dieu était homophobe, comme certains le prétendent, je ne prierais pas ce Dieu. »
L’écrivain Peter Machen, directeur du festival de film de Durban, a également critiqué le cardinal Napier avec de lourds sous-entendus : « Isn’t it a little hard to tell, Archbishop, (who is gay) when most of your colleagues wear dresses ? » (N’est-ce pas un peu difficile de dire, Archevêque, qui est gay quand la plupart de vos collègues portent des robes ?)
Napier multiplie les déclarations anti-gays, dénonçant par exemple « l’activité homosexuelle » au sein de l’Église, la cause, selon lui, des abus sexuels : « S’écarter de la loi de Dieu amène toujours le malheur », ajoute-t-il. Cette homophobie obsessionnelle de Napier suscite des réserves jusque dans les rangs de l’Église sud-africaine. Ainsi, les jésuites de Johannesbourg ont critiqué les positions du cardinal dans leurs échanges privés avec le nonce apostolique (selon une source de première main), et ils acceptent tacitement, en fermant les yeux, selon ce que j’ai pu constater sur place, les distributions de préservatifs.
Le juge Edwin Cameron se montre critique, lui aussi. Ami de Nelson Mandela (dont l’un des fils est mort du sida), Cameron est l’une des figures les plus respectées d’Afrique du Sud. Militant de la cause noire, il a rejoint l’ANC sous l’apartheid, ce qui fut rare pour un Blanc. Aujourd’hui membre de la Cour suprême sud-africaine, il a rendu publique sa séropositivité. Je l’ai interviewé à plusieurs reprises à Johannesbourg, où il m’a livré son jugement, à mots comptés, sur Wilfrid Napier :
— Ceux qui se soucient de diminuer la tragédie du sida en Afrique ou de protéger les personnes LGBTI sur ce continent ont trouvé sur leur route un opposant implacable en la personne du cardinal Wilfrid Napier. À l’écouter, on hésite entre la détresse et le désespoir. Il a utilisé son important pouvoir de prélat de l’Église romaine catholique pour s’opposer aux droits des femmes, pour condamner les préservatifs et pour rejeter toute protection juridique des homosexuels. Il a milité contre la décriminalisation des relations sexuelles entre deux hommes ou deux femmes adultes consentants et, bien sûr, contre le mariage des couples de même sexe. En dépit de cette obsession, il a prétendu ne pas connaître d’homosexuels. Ainsi, il nous a simultanément rendus invisibles et il nous a jugés ! Cette triste saga dans l’histoire de notre pays et cette page noire de l’Église catholique en Afrique est en train de prendre fin, espérons-le, avec le pontificat de François.