Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
La suite est à l’avenant. Le vieil homme ne répond pas vraiment à mes questions, bien que s’exprimant comme la plupart des nonces dans un français impeccable : il m’emmène faire un tour du propriétaire. Martino me dit avoir visité 195 pays durant sa longue carrière de nonce : il a rapporté d’innombrables objets de ces voyages qu’il me montre maintenant dans sa salle à manger, sa chapelle privée, son couloir interminable, sa dizaine de chambres et jusqu’à une terrasse panoramique avec une belle vue sur la Rome catholique. La taille de son appartement fait au moins quinze fois celle de la chambre du pape François.
C’est un musée, un vrai cabinet de curiosités◦– disons un cabinet de bondieuseries. Le cardinal me montre, les uns après les autres, ses 38 décorations, ses 200 médailles gravées à son nom, les 14 titres de docteur honoris causa et 16 portraits de lui. Je vois aussi des mouchoirs armoriés, des colifichets, des éléphants miniatures ébréchés, un beau panama de colonialiste et, ornant les murs, des certificats attribués à « Son Éminence Révérendissime » à l’effigie de je-ne-sais-quel ordre de chevalerie bizarre (l’ordre de Saint-Janvier, il se peut). Et alors que nous cheminons à la queue leu leu entre ces reliques et ces gris-gris, je constate que le page philippin nous regarde de loin, avec désolation et une apathie contrainte ; il a dû voir si souvent ce genre de procession.
Dans le grand caravansérail que représente son appartement, un capharnaüm, je découvre maintenant le cardinal en photo sur le dos d’un éléphant en compagnie d’un éphèbe ; ici il pose insouciant avec un compagnon thaïlandais et là avec de jeunes Laotiens, Malaisiens, Philippins, Singapouriens ou Thaïlandais◦– autant d’agréables représentants de pays où il a été vice-nonce, pro-nonce ou nonce. Visiblement, Martino aime l’Asie. Et sa passion pour les éléphants n’est pas dans le closet : elle est affichée sur grand tirage, à tous les coins de son appartement.
Selon deux sources diplomatiques, la création de Martino comme cardinal par Jean-Paul II fut longue et semée d’embûches. Avait-il des ennemis ? Un manque de « straightness » ? Trop de notes de frais ou de rumeurs sur son compte ? Toujours est-il qu’on l’a fait patienter durant plusieurs consistoires. Chaque fois que la fumée n’était pas blanche, Martino faisait un burn-out. D’autant plus qu’il avait acheté à grands frais la barrette, la calotte, la mosette rouge et l’anneau de saphir, avant même sa création. La comédie humaine dura quelques années, et la chape de soie moirée et damassée au fil d’or était déjà cramoisie lorsque le nonce, à presque soixante et onze ans, fut finalement élevé à la pourpre. (Dans sa « Testimonianza », Mgr Viganò « oute » clairement Martino en le soupçonnant d’appartenir au « courant homosexuel » de la curie, ce que ses amis ont vivement contesté dans un communiqué.)
Dans la chapelle du cardinal, cette fois, au milieu des médaillons- portraits de Martino et des amulettes, soigneusement protégés du soleil par des rideaux à franges brodés, je découvre la sainte trinité des artistes LGBT : Léonard de Vinci, Michel-Ange et le Caravage. Chacun de ces homosexuels notoires a droit, dans ce lieu plus intime, à une reproduction châtrée d’une de ses œuvres. Nous parlons quelques instants de son garçon à tout faire philippin et Martino, qui n’a pas saisi, semble-t-il, où je voulais en venir, me dresse en robinsonnant un portrait idyllique du garçon en tenant à préciser qu’il a, en fait, à son service, « deux Philippins », qu’il préfère de beaucoup aux traditionnelles bonnes sœurs. On le comprend.
L’ANCIEN TESTAMENT, comme chacun sait, est peuplé de personnages plus hauts en couleur, plus aventuriers, et aussi plus monstrueux, que le Nouveau. Le cardinal Renato Martino est, à sa façon, un personnage des vieilles écritures. Il est encore aujourd’hui le président honoraire du Dignitatis Humanæ Institute, l’une des associations catholiques d’extrême droite et lobby politique ultraconservateur, dirigé par l’Anglais Benjamin Harnwell. S’il y a une organisation structurellement homophobe dans ce livre, c’est elle◦– et Renato Martino est sa boussole.
Dans les 195 pays qu’il a visités, dans les ambassades où il a été nonce, et comme « observateur permanent » du saint-siège aux Nations unies pendant seize ans, de 1986 à 2002, Renato Martino fut un grand défenseur des droits de l’homme, un militant anti-IVG exalté, ainsi qu’un fervent opposant aux droits des gays et au port du préservatif.
À l’ONU, Renato Martino fut le porte-voix principal de Jean-Paul II : il a dû appliquer la ligne du pape. Sa marge de manœuvre était, il est vrai, comme pour tous les diplomates, réduite. Mais selon plus d’une vingtaine de témoignages recueillis à New York, à Washington et à Genève, dont trois anciens ambassadeurs auprès de l’ONU, Martino a assumé sa mission en manifestant une telle obsession anti-gay, une telle animosité personnelle contre les homosexuels que cette haine est devenue suspecte.
— M. Martino n’était pas un diplomate normal, m’explique un ambassadeur qui fut son homologue à New York. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi binaire. En tant qu’observateur permanent du saint-siège à l’ONU, il avait deux visages et sa ligne politique avait clairement deux poids, deux mesures. Il avait une approche humaniste sur les droits de l’homme, classique pour le saint-siège, et toujours très modérée. C’était un grand défenseur de la justice, de la paix et, je me souviens notamment, du droit des Palestiniens. Et puis, tout à coup, lorsqu’on abordait la question de la lutte contre le sida, de l’IVG ou de la dépénalisation de l’homosexualité, il devenait manichéen, obsessionnel et vindicatif, comme si cela le touchait personnellement. Sur les droits de l’homme, il s’exprimait un peu comme la Suisse ou le Canada ; et tout à coup, sur la question gay ou le sida, il parlait comme l’Ouganda et l’Arabie saoudite ! Et d’ailleurs, le Vatican a fait par la suite une alliance contre-nature, selon nous, avec la Syrie et l’Arabie saoudite sur la question des droits des personnes homosexuelles. Martino, c’était Dr Jekyll et Mr Hyde !
UN SECOND DIPLOMATE DU VATICAN, Silvano Tomasi, va jouer un rôle similaire en Suisse. Si à New York se trouve la prestigieuse représentation permanente des Nations unies et son Conseil de sécurité, c’est à Genève que sont situées la plupart des agences des Nations unies qui interviennent sur la question des droits de l’homme et de la lutte contre le sida : le Haut Commissariat aux droits de l’homme, l’Organisation mondiale de la santé, l’ONUSIDA, le Fonds mondial de lutte contre le sida et, bien sûr, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Le Vatican est représenté dans l’ensemble de ces agences par un seul « observateur permanent », sans droit de vote.
Lorsque je rencontre Silvano Tomasi au Vatican, où il me reçoit en marge d’une rencontre internationale qui se déroule dans la salle des audiences pontificales Paul VI, le prélat s’excuse de ne pas avoir trop de temps à me consacrer. Finalement, nous parlerons plus d’une heure ensemble et il manquera la suite de la conférence à laquelle il devait assister pour rester avec moi.
— Récemment, le pape François nous a dit, en s’adressant aux nonces apostoliques, que notre vie devait être une vie de « gypsies », me dit Tomasi, en anglais.