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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Avec une circonspection de cambrioleur, il pénétra dans la salle de bains, que le jour naissant emplissait d’une clarté laiteuse. Là, il se dévêtit hâtivement ; et, debout dans la baignoire, avec une large éponge qu’il pressait sur sa nuque, il s’inonda de fraîcheur. L’eau, sur son corps fumant, s’évaporait comme sur du métal chauffé. Toute sa fatigue coulait de lui, délicieusement. Il se pencha et but, à même le jet glacé. Puis, à pas de chat, il entra dans la chambre.

Un mélodieux et très léger bâillement, venu du sol, lui rappela la présence de Fellow. Il sentit contre ses chevilles la caresse d’un museau frais, d’une oreille soyeuse.

Les rideaux étaient tirés. La lampe de chevet répandait dans la pièce une lumière d’aurore, de ce même rose vaporeux qu’Antoine admirait, l’heure d’avant, en franchissant les ponts. Dans le grand lit, Anne, tournée vers le mur, dormait, la tête abandonnée au creux de son bras nu. Des journaux de mode jonchaient le tapis. Sur la petite table, un cendrier était plein de cigarettes à demi fumées.

Immobile au bord du lit, Antoine contemplait l’épaisse chevelure, la nuque, l’épaule, et la ligne des jambes fuselées, allongées sous le drap. « Pour une fois sans défense », songea-t-il. C’était rare qu’Anne éveillât en lui cette émotion tendre et pitoyable : le plus souvent, il ne faisait qu’accepter, avec un entrain sportif, la passion fougueuse, jamais apaisée, qu’elle avait de lui. Pendant une longue minute, il prolongea cette attente voluptueuse, retardant le plaisir qu’il sentait là, tout proche, et que maintenant ni Jacques, ni Jérôme, ni Gregory, ni personne au monde, ne pouvaient plus lui dérober. Puis le besoin d’enfoncer son visage dans ces cheveux, d’attirer contre sa poitrine ce dos élastique et tiède, de mouler son corps contre l’autre corps, devint si impérieux, que son sourire se figea. Avec précaution, retenant son souffle, il souleva le bord du drap et, d’un mouvement onduleux et fort, il se glissa lentement le long d’elle. Elle étouffa un cri bref, un cri rauque et, se retournant d’un coup de reins, elle sortit du sommeil pour s’éveiller entre ses bras.

XXIV

À son réveil, de bon matin, Jacques s’était cru dispos.

« Si je veux prendre le train de cinq heures, ce soir, pas de temps à perdre », se dit-il, en sautant du lit. Mais, à peine debout, il s’aperçut qu’il n’avait pas l’esprit libre ; les événements de la veille l’obsédaient.

Il s’habilla rapidement et descendit téléphoner à Antoine.

Fontanin n’était pas mort ; le coma pouvait se prolonger vingt-quatre heures, davantage peut-être. Aucun espoir n’était permis.

Jacques avertit son frère qu’ils ne se reverraient pas, car il regagnait la Suisse le jour même. Puis il revint payer sa chambre, et partit déposer son sac à la consigne de la gare de Lyon.

Toute la journée, il précipita les démarches qu’il avait encore à faire avant son départ : une demi-douzaine de visites, des « types à voir », dont Richardley lui avait donné les adresses.

Un vaste mouvement se préparait, dans tous les milieux de gauche, pour barrer la route aux menaces de guerre. L’union entre les divers partis semblait chose faite. À cet égard, les nouvelles étaient plus que rassurantes.

Pourtant, son angoisse ne le quittait pas, et s’emparait de lui, sournoisement, dès qu’il se retrouvait seul. Il éprouvait comme une inexplicable impression de déchéance. Fébrile, en nage, il courait à travers Paris, changeant sans cesse d’avis, de direction, écourtant les entretiens, renonçant au dernier moment à une visite pour laquelle il avait fait une demi-heure de trajet. Les rues, les maisons, les passants, ses camarades eux-mêmes — tout lui paraissait défiguré, hostile. Il lui semblait se heurter à des barreaux, comme une bête emprisonnée. Plusieurs fois, même, il fut saisi à l’improviste d’une indisposition physique : pendant quelques secondes, étourdi, les mains moites, la poitrine serrée dans un étau, il eut à lutter contre un subit et incompréhensible sentiment de peur, qui lui coupait le souffle…

« Qu’est-ce que j’ai donc ? » se demandait-il.

À quatre heures, cependant, le plus urgent était fait : il pouvait partir. Il était impatient d’arriver à Genève ; et, en même temps, il éprouvait une bizarre appréhension à quitter Paris.

« Si j’attendais le train de nuit », se dit-il soudain, « j’aurais le temps de passer à l’Huma, au Croissant, au Progrès, d’aller avenue de Clichy et de réunir quelques renseignements sur cette histoire des arsenaux… »

(À six heures, en effet, se tenait, dans un bar de l’avenue de Clichy, une réunion organisée par la Fédération des Syndicats maritimes, et Jacques savait y rencontrer les meneurs qui devaient se rendre, le lendemain, dans certains ports de l’Ouest, où des grèves se préparaient. Jacques n’aurait pas été fâché de recueillir, à ce sujet, quelques précisions.)

Une autre pensée le lancinait depuis le matin : l’arrivée de Daniel. Évidemment, il pouvait repartir sans lui avoir serré la main. Mais Daniel apprendrait, sans aucun doute, la présence de Jacques à Paris. « Si seulement j’avais pu le rencontrer sans aller à la clinique… » Brusquement, il se décida : « Je vais attendre l’express de nuit. En me présentant à Neuilly après le dîner, je verrai Daniel ; et, à cette heure, j’ai peu de chance de la rencontrer, elle… »

À huit heures et demie, fidèle à son plan, il sortait du Progrès. Il y était venu à tout hasard, après la réunion de l’avenue de Clichy, et il avait eu la bonne fortune d’y retrouver Burot, le rédacteur qui centralisait pour l’Humanité tous les renseignements relatifs aux arsenaux de l’Ouest.

Restait à faire cette visite à Neuilly. « Demain, je serai à Genève », songea-t-il, pour s’affermir.

Il descendait le petit escalier en colimaçon qui faisait communiquer l’entresol avec la salle du café, lorsqu’une main s’abattit sur son épaule :

— « Tu es donc à Paris, gamin ? »

On reconnaissait Mourlan, même dans la pénombre, à sa voix basse et à son accent faubourien. C’était un vieux Christ noir, aux cheveux trop longs, vêtu, hiver comme été, d’une blouse de typo.

Mourlan, aux jours héroïques de l’Affaire, avait fondé un bulletin de combat, tiré à la polycopie, et qu’on se passait, alors, chaque semaine, de main en main. Par la suite l’Étendard était devenu un petit organe révolutionnaire, que Mourlan continuait à diriger, avec l’aide de quelques collaborateurs bénévoles. Jacques, de temps à autre, lui envoyait un compte rendu, une traduction d’article étranger. L’esprit de la revue était d’une intransigeance logique qui ne déplaisait pas à Jacques. Mourlan, au nom d’une doctrine socialiste intransigeante, attaquait les officiels du Parti, et particulièrement le groupe de Jaurès : « les socialo-opportunistes », comme il les appelait.

Il s’était pris d’amitié pour Jacques. Il aimait les jeunes, les « gamins » : pour leur ferveur et leur inflexibilité. Sans grande culture, mais doué d’une intelligence paradoxale et bavarde ; dont son accent de vieil ouvrier parisien soulignait l’humour, il luttait, depuis des années, seul ou presque, pour faire vivre sa revue. On le craignait : solidement retranché derrière son orthodoxie, et fort d’une vie de militant pauvre, entièrement vouée à la cause révolutionnaire, il harcelait sans pitié les politiciens du Parti, dénonçant leurs moindres faux pas, étalant au jour leurs compromissions, et ses flèches portaient toujours. Ceux qu’il étrillait, se vengeaient en faisant courir sur son compte les bruits les plus fâcheux. Il avait tenu, quelque temps, une échoppe de littérature socialiste dans le faubourg Saint-Antoine ; et ses ennemis l’accusaient d’y avoir surtout vendu des brochures licencieuses. La chose n’était pas impossible. Sa vie privée restait sujette à caution. Dans le petit logement de la Roquette, où siégeait le pur Étendard, il y avait toujours un va-et-vient de filles douteuses, qui paraissaient venir, en voisines, des bouges de la rue de Lappe. Elles lui apportaient des sucreries, dont il était friand. Elles parlaient haut, se querellaient : parfois elles en venaient aux coups. Alors, le Christ se levait, posait sa pipe, empoignait chacune des furies par un bras, les jetait dans l’escalier, et reprenait la conversation au point où il l’avait interrompue.

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