L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Dévidez, répète-t-il en s’emparant de la lance. Allons, courez… Urbain ! Montre aux gars où se trouve ce vivier. Et qu’on me jette la crépine au plus creux, là où il n’y a pas de vase, si possible.
— J’y vais, dit Ralingue, soucieux de se faire valoir ou de fuir le fermier.
Le dévidoir recule. Un serpent de toile grise se met à ramper dans la nuit, où s’éteint l’éclat jaune des raccords de cuivre, assorti à celui des casques. Piétinant ce qui a été un carré de navets, Papa s’avance, mètre par mètre, la lance dans la main gauche, une anse de tuyau dans la main droite. Il ne peut pourtant se faire aucune illusion. Nous connaissons tous ici le sens de ce bruit de fond très différent des crépitantes fureurs des débuts d’incendie. De toute part monte cette rumeur puissante, continue, qui tient du ronflement d’hélice, du grondement de la marée et qui est typique des grands sinistres parvenus à ce qui est en quelque sorte leur âge mûr et campés sur une sérieuse réserve de combustible. Les flammes l’emportent maintenant sur la fumée et, plus sûres d’elles-mêmes, plus chaudes, deviennent à leur base presque transparentes. Elles fusent moins, mais filent de long. Ainsi plus sensibles, du reste, à l’action du vent, elles virent avec lui, et leur interminable envol, prolongé par des haillons d’or, par d’incessants lâchers de flammèches, se recourbe parfois jusqu’à toucher les toits bas de la porcherie. Papa trépigne d’impatience. L’eau ne vient toujours pas. Enfin, derrière nous, s’élève un concert de jurons indistincts. Presque aussitôt, Troche surgit, coudes au corps, en criant :
— Vide ! Il est vide.
— Quoi ? fait Papa sans reculer d’un pouce.
Au moment où Troche parvient à sa hauteur, un coup de vent plus violent que les autres, ployant la gerbe incandescente, les contraint tous les deux à s’aplatir, le nez dans les navets. Puis une autre fantaisie du vent les libère. Ils reculent, se laissent rejoindre par nous, puis par Ralingue.
— Vide ! fait aussi le capitaine.
— La vanne est relevée, explique Troche. Il n’y a plus une goutte d’eau. Le poisson est au sec.
— Mes carpes !… Mes carpes ! bégaye le fermier, qui vient de se rapprocher.
— Compliments ! Il a pensé à tout, dit M. Heaume. Cette fois, la cause est entendue : il n’y a plus rien à faire.
— Mes carpes ! répète le fermier, du même ton que sa femme employait tout à l’heure pour gémir : « Mes draps ! »
— On se fout de tes carpes, dit Ralingue. Ce qui nous intéressait, figure-toi, c’est l’eau qu’il y avait autour.
Silence. Les épaules s’effondrent ; les mains, au bout des bras des hommes, se balancent, inutiles. Celles du sergent Colu passent sur son crâne de drap. Il murmure dans un souffle :
— Il faut tout de même faire quelque chose.
Il se redresse, se croise les bras.
— Lucien, ordonne-t-il, refais le tour. Prends la voiture et file à Saint-Leup. Avertis Caré. Dis-lui d’alerter Angers, de réclamer la grande citerne de la préfecture. Dis-lui aussi que j’attends toujours du monde, que je ne vois rien venir.
Il toise Ralingue qui tripote sa médaille et le regarde avec des yeux blancs, il toise M. Heaume qui sourit aux flammes, puis ajoute d’un ton sec :
— Il n’y a pas d’eau, mais il y a de la terre… Prenons chacun une pelle.
Le terreau des couches, humide et meuble, se laisse expédier sur le toit de la porcherie. Puis, moins facilement, la terre d’une plate-bande. Mais il faut pelleter trop haut, sans voir, sans pouvoir répartir correctement la couche protectrice. Le vent couche de plus en plus les flammes, par poussées brusques qui, à intervalles réguliers, mettent les hommes en déroute. « Tu dors debout ! Fiche-moi le camp dans la cabane ! » me hurlent Papa, ou M. Heaume, ou même Lucien Troche, toutes les cinq minutes. Ils sont têtus, mais moins que moi. Et moins que le feu qui, dédaignant le toit, s’en prend directement aux portes des soues, aux croisillons du pisé, aux étais. L’inévitable arrive : miné par en dessous, surchargé de terre, le toit cède d’un seul coup, s’écrase de l’autre côté du mur.
Cette fois, il n’y a plus qu’à abandonner la partie, à battre en retraite vers la cabane aux outils, où l’on décide d’attendre du renfort. Mais la cabane elle-même, faite de planches badigeonnées au coltar, ne résistera pas à l’assaut des rafales qui choisissent définitivement cette direction, concentrent sur elle un tir nourri d’escarbilles. Elle va flamber. Elle flambe.
Elle flambe, et le désastre est parfait, la suite n’a plus aucune importance. Quelques recrues, tardivement expédiées par Ruaux, rejoindront et n’auront plus qu’à s’asseoir, en bons spectateurs. Qu’importe si l’auto de l’un d’eux s’enlise dans le chemin, barrant le passage à la pompe du Louroux et à son escouade, du reste inutile puisqu’elle n’amène pas d’eau ! Qu’importe si le side-car des gendarmes, survenu peu après, subit le même sort ! Quand la citerne de la préfecture arrivera, vers quatre heures, quand elle aura réussi (en écrasant un champ de betteraves sous ses huit roues jumelées) à se dépêtrer de cet embouteillage et à parvenir sur les lieux, elle n’aura plus qu’à servir d’arroseuse, pour le principe. Et Martial Oudare qu’à dresser le bilan… Un beau bilan ! Un demi-hectare de braises, où la bourrasque soulève beaucoup de cendre — ce cheveu blanc du feu — achève de se consumer. De paresseux filets rouges, de courtes langues jaunes s’attardent ici et là, barbouillant de lueurs dansantes le visage des sauveteurs, qui n’ont jamais moins mérité leur nom et qui, toute honte bue, font le cercle, vautrés à terre. Pour ma part, loqueteuse, barbouillée, je viens de m’endormir, la tête posée sur les genoux de M. Heaume. Seul, Papa est encore debout et tourne sans relâche autour de la ferme rasée, écrasant à coups de talon quelques fumerons projetés dans l’herbe et même d’innocents vers luisants.
V
Tandis qu’on noyait les cendres et que les gendarmes faisaient leurs constatations, j’étais rentrée seule dans la Panhard conduite par Besson qui avait l’ordre de remonter aussitôt sur L’Argilière et qui, fredonnant de plus belle son éternelle Paludière, m’abandonna sans remords à la grille. Je n’en menais pas large, à cause de ma jupe et de mes bas ; je me demandais comment ma mère allait prendre la chose, bien qu’elle m’en passât beaucoup et fût depuis longtemps habituée à mes escapades, qu’elle savait innocentes. Elle grognait déjà quand je rentrais vers minuit d’une promenade avec M. Heaume. Cette fois, il était quatre heures, j’avais passé presque toute la nuit dehors et — circonstance aggravante — avec Papa. Mais, à mon grand étonnement, les portes que j’avais laissées ouvertes l’étaient encore. Je courus jusqu’à la chambre, jusqu’au lit, intact, encore recouvert de son dessus de dentelle blanche. Aucun doute. Ma mère n’était pas rentrée. Quelle aubaine ! Cela me donnait le temps de me laver, de faire disparaître mes bas, de réparer ma jupe. Elle apprendrait bien sûr que j’étais allée au feu, mais, rentrée la première, j’avais meilleure allure et beau jeu de tricher sur l’heure. Puis je changeai d’avis, je me rembrunis. Algarade évitée, bon ! Mlle Colu, à peine échappée à la leçon de morale qu’elle attendait, se sentait toute prête à la servir à Mme Colu. Pourquoi restait-elle si tard à la noce ? À son âge ! Et pourquoi d’abord se laissait-elle inviter à toutes les noces ? Je savais bien qu’on l’invitait pour son extraordinaire talent de pâtissière et aussi parce que les chanteuses qui n’ont pas une voix de pruneau et connaissent le répertoire des familles ne sont pas légion. Mais je savais aussi qu’on l’invitait comme cavalière d’élite, rompue à toutes les figures, à tous les pas, et pour mieux dire comme amuse-gars, ce qui n’a pas au pays de sens malhonnête, mais n’est tout de même pas un fleuron ajouté à la couronne des mères. Ah ! non, je n’aimais pas du tout entendre de petits jeunes gens, capables de s’intéresser à des filles de mon âge, lancer des : « Bonjour, Eva ! » à Maman, lorsqu’elle passait dans la rue. Eva faisait du tort à Mme Colu. C’était Eva qui disait en me lissant les cheveux : « J’ai une Céline toute mignonne, mais comme elle se veut vieille ! » Le respect filial, l’affection m’empêchaient de lui répondre : « Et toi, comme tu te veux jeune ! » et je n’osais répéter, même au plus secret de moi, ce vigoureux trait décoché à une imprudente par la grand-mère Torfoux fidèle à son demi-patois : « La bague au doigt, fini, dame ! Fini, ma jolie, on ne garçaille plus ! » Je me déshabillais, maussade, j’arrachais mon blouson, mon chandail, mes bas. Ce pauvre Papa… Maman avait des excuses, bien sûr. Mais est-ce que ce n’est pas terrible, déjà, de chercher des excuses à sa mère ? Est-ce qu’elle doit en avoir besoin ? Dieu merci, j’étais éreintée. La fatigue l’emporta, m’ensevelit dans ma chemise de nuit, m’enfouit dans le sommeil.