L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
Mais, du sommet, rien n’est visible. Quand la camionnette, poussive, cognant des quatre cylindres, nous rattrape et bascule par-dessus le raidillon final, les pompiers désappointés n’aperçoivent comme nous qu’une immense colonne roussâtre, à peine plus claire en son centre et qui s’écroule par larges pans, s’étale, comble les déclivités, pousse ses avant-gardes loin dans la campagne et jusque sur la route, barrée par une nappe si épaisse que les phares ne l’entament pas. M. Heaume en éternue d’avance. Papa se contente d’émettre un petit sifflotement qui en dit long. « Doucement ! » crie vainement un homme. Mais les pignons de la boîte de vitesses hurlent une fois de plus et les voitures entrent dans l’ouate à plein régime. Dix secondes plus tard, elles en ressortent, remontent la butte d’en face et, dans un grand gémissement de freins et de pneus, s’arrêtent net à l’embouchure d’un chemin de ferme, où s’élève une croix de chêne brut, terminus des Rogations.
— Qu’est-ce qu’il vaut, Lucien ? crie Papa.
— Rien, dit Vantier.
— Autant pour moi ! dit M. Heaume. Une Panhard, ce n’est pas un bulldozer. Je n’ai pas de chaînes pour passer dans la boue. Nous montons avec vous, monsieur Colu ?
— Montez.
Nous nous tassons dans la camionnette. La portière n’est pas refermée que Papa braque son volant à pleins bras, repart brutalement, offrant à ses roues cette suite de creux et de bosses, de marouillis et de rocaille qui, entre deux haies de ronces pendantes, conduit à L’Argilière.
— Tu ne passeras jamais, gémit Ralingue. Il a plu toute la nuit. Tu vas t’enliser.
— Je passerai, dit Papa.
Cahotante et chantant ferraille, secouant furieusement ses crochets de remorque, la camionnette aborde deux ou trois fondrières, les franchit par miracle, une roue au sec et l’autre patinant dans la glu. Elle passe sur des blocs, qui la soulèvent, puis la laissent retomber, exténuant les ressorts. Un phare s’éteint, se rallume lors d’un nouveau choc. « Mauvais contact », murmure simplement le chauffeur, emballant son moteur pour lancer sa voiture à travers une fondrière plus large que les autres. Plus large et plus profonde. La camionnette pique du nez, éventre la bourbe et, la rejetant sur les haies, passe de justesse. Mais c’est pour retomber aussitôt — et cette fois sans élan — dans deux ornières épaisses comme des auges et taillés par les chars dans une poche d’argile. Les roues s’engagent dans cette sorte de glissière et, au plus creux, se mettent à chasser, s’affolent, recreusent le sol sous elles en faisant gicler la crotte de toute part.
— Je te l’avais dit, fait Ralingue. On ne pouvait pas passer par là.
— Et tu voulais passer par où ? hurle Papa. Monsieur connaît un autre chemin ? Monsieur dispose d’un ballon ? Allez, tout le monde descend.
Il a déjà coupé l’allumage, sauté dans la boue. Nous l’imitons tous et, patouillant à qui mieux mieux, nous nous réfugions sur un coin de talus. De lourdes masses violettes passent au ras de nos têtes, vont s’abattre plus loin, dans la nuit. Des bouffées d’air anormalement chaudes, une puissante odeur de cuir brûlé, un grand crépitement sourd attestent l’importance de l’incendie, maintenant tout proche, mais qui reste enfoui dans ces nuages, sans cesse renouvelés.
— Quelle fumée ! dit Troche. La paille était mouillée… Que fais-tu, Bertrand ? Tu remets en marche ?
Resté seul près de la camionnette, Papa, après avoir fouillé dans le coffre, vient de passer devant un phare, la manivelle en main. Il s’accroupit devant le capot, et sa voix jaillit de dessous l’aile :
— Tu n’as pas vu que le chemin remonte ? Il remonte, donc il n’y a plus de trou. Nous sommes tombés dans le dernier. Si nous pouvons en sortir…
— Il faudrait des fascines, dit Ralingue.
— Des chaînes, dit M. Heaume.
— Je n’en ai pas non plus, reprend mon père. Mais il y a un truc plus simple : mettre en prise en première et tourner la manivelle tout doucement. Comme ça les roues tournent, sans chasser, millimètre par millimètre…
Un bruit de fer gratouillant du fer suit aussitôt.
— Alors quoi ! Vous avez compris ? Je tourne et vous, vous poussez au cul.
Nous nous précipitons tous, même Ralingue, nous enfonçons jusqu’au mollet. « On avait bien besoin de toi ! » me hurle Papa. Tant pis pour mes bas ! Je pousse aussi. La voiture résiste. « Bon Dieu ! » jure Papa, qui pourtant ne sacre jamais. Il pèse de toutes ses forces sur la manivelle, qui fait un quart de tour. « Bon Dieu ! » jure aussi l’épicier, perdant d’équilibre et s’affalant de tout son long. Mais la voiture a bougé. Un chuintement gras de ventouse qui se décolle se fait entendre et, quart de tour par quart de tour, les roues avant atteignent le dur, puis les roues arrière… Personne ne dit mot quand Papa regagne le volant et fait tousser le moteur ; personne n’ose broncher quand, d’embardée en embardée, il expédie les derniers cent mètres, conduisant au jugé dans un océan de fumée.
Et soudain cet océan s’entr’ouvre, se recourbe, reformant très haut une voûte éblouissante. Non pour livrer passage, mais pour barrer définitivement la route. Un mur de feu se dresse devant la camionnette, tandis que le crépitement devient assourdissant, la chaleur intolérable. De l’extrême droite à l’extrême gauche, il n’y a plus que ce mur, érigé par l’incendie sur un soubassement de ruines et ne comportant qu’une seule trouée : celle du chemin, qui pénètre dans cet enfer à l’endroit où, la veille, s’ouvrait la grande porte charretière, surmontée de son pigeonnier. Encore est-elle obstruée par la chute des vantaux, transformés en plaques de braise. Par cette brèche, toutefois, on peut apercevoir l’intérieur du quadrilatère qui compose la ferme. Une autre barrière de feu — les bâtiments du fond — double la première. Entre les deux, montent ces flammes lisses, rapides, qui s’étirent très haut, se font entre elles une concurrence acharnée, dévorent quarante stères de bois prêt à scier et trois cents fagots rassemblés au milieu de la cour pour le prochain hiver. Toute cette région, où la température doit atteindre son point culminant, est d’un blanc intense et — comble d’ironie ! — laisse se détacher la silhouette d’un puits dont le treuil, les chaînes, le bâti de fer forgé, incombustibles, n’en sont pas moins portés au rouge sombre. Ralingue, qui est aussi marguillier, se signe.
— C’est là qu’il va falloir aller chercher l’eau ? demande-t-il d’une voix blanche.
— Ce que c’est beau ! murmure M. Heaume.
La camionnette vient de stopper, et nous descendons, nous reculons déjà, éblouis, suffoqués, les mains tendues devant les yeux. La disproportion entre la puissance du brasier et les moyens ridicules dont les hommes disposent pour le combattre leur enlève tout courage. Ralingue demeure bouche bée, l’index pointé vers le puits inapprochable. Son uniforme, enduit de boue, fume sur lui.
— Décrochez ! commande Papa, imperturbable.
Et, tourné vers Urbain :
— Où prend-on l’eau ? Où sont tes patrons ?
Le valet le regarde d’un air égaré, mais ne répond pas. Il tremble de tous ses membres.
— Idiot ! crie mon père. Que veux-tu qu’il leur soit arrivé ? Ils n’ont pas été surpris, tu le sais toi-même, puisqu’ils t’ont envoyé chercher du secours. La ferme brûle, c’est entendu, mais eux se sont certainement mis à l’abri quelque part.
— Ils sont peut-être dans la cabane du jardin, balbutie le valet. Quant à l’eau…
M. Heaume s’avance, prend le relais :
— Quant à l’eau, de toute façon, on ne peut pas la prendre dans le puits : il est cimenté au-dessous de la margelle. Je viens de faire installer une pompe électrique qui refoule dans un réservoir de…