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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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Au moment d’empaqueter, elle eut le tort d’ajouter :

— Le quatre-vingts ira certainement. D’ailleurs, c’est la plus petite taille.

Et cette pauvre Céline, qui recevait l’objet, douillettement enveloppé de papier de soie, sentit que s’évanouissait la moitié de son plaisir. Elle était tout près de le rendre, son soutien-gorge, quand un quidam enchaîna, derrière son dos :

— La plus petite taille, mais la plus jolie !

Sur cette galanterie puérile, je me retournai, piquant mon meilleur fard pour sourire menu à un colosse qui, jusqu’à la tête, avait tout du fort des halles, mais qui à partir du cou devenait un vieillard. C’était le nouveau châtelain. L’homme aux mille journaux de terre, desservis par douze chemins creux, vingt-huit mares, quatre calvaires et nonante-trois haies, selon son propre compte. M. Heaume, dont Saint-Leup venait de faire un maire, parce qu’on lui supposait des relations, parce qu’il était riche, parce qu’il faut donner l’écharpe « aux gens qui n’ont rien d’autre à faire et qui ont assez de sous pour ne pas être tentés de se servir ». Son regard pesait lourdement sur moi.

— Un œil vert et l’autre brun… Tiens, tiens ! Moi, tu vois, j’ai un œil violet et l’autre bleu. Mais le violet est faux : il est en verre.

Il me prit le bras. Le bras, pas la main comme une petite fille. Il me prit le bras et m’emmena, me racontant comme ça, tout de suite, qu’il avait eu une petite fille qui n’avait pas les yeux semblables. Il parlait d’elle sans émotion apparente, exactement comme d’une petite chienne perdue. Mais il eut le tact de ne pas se moquer du soutien-gorge. Il eut l’intelligence de ne pas s’arrêter devant la marchande de bonbons (je les aurais croqués avec autant de plaisir que de fureur). Déjà je détestais ses grandes dents, son négligé (au bocage, si le paysan a droit à la guenille, les « personnes » doivent rester endimanchées toute la semaine), son cou dont la peau se plissait et se replissait sur un col douteux, son œil violet. Mais, déjà, j’aimais son œil bleu, ses bras, son pas solide. La suite… Mon Dieu, je ne sais plus, ça s’est fait tout seul. Il était fatal que M. Heaume rencontrât souvent cette éternelle échappée qui n’avait pas de plus grand plaisir que de galoper dans les champs. On faisait des bouts de route ensemble. Des bouts de route de plus en plus longs. M. Heaume parlait. J’écoutais. Un jour, il finit par m’emmener au château grignoter du pain fourré, bien tartiné par sa femme d’une double couche de beurre et de confiture de nèfles. Enfin M. Heaume vint à la maison faire des politesses à M. Colu et surtout à Mme Colu, hostiles et flattés. Moins hostiles que flattés, je dois le dire. Et l’on murmura dans le village : « Elle en a de la chance ! Si ces richards-là qui n’ont pas d’enfant l’adoptaient… » M’adopter ! Et mon père ? Et ma mère ? Est-ce qu’on laisse adopter sa fille unique ? M. Heaume est mon « parrain » (le vrai est mort, ce qui arrange tout). M. Heaume ne me couchera pas sur son testament. Comme, outrée du soupçon, je devenais rare, il me devina, me rassura : « Tranquillise-toi. Ma femme et moi, nous avons tout légué à la Société protectrice des animaux. À moins que tu ne fasses la bête, tu ne crains rien. » À cette condition-là, je veux bien rester sa filleule. Un peu sa fille. Et quelque chose avec, qui tourne autour sans heureusement s’en éloigner jamais, qui lui fait fermer son œil bleu si par hasard il me rencontre avec un camarade. Jaloux ? C’est bien probable. Jaloux comme Papa. Mais comme lui si contracté, si discrètement douloureux… Pourquoi marche-t-il, marche-t-il des jours, des nuits entières, avec ce grand air farouche ? Et qu’y puis-je faire ? Un chaperon rouge n’a jamais guéri son loup.

IV

Cette fois, dès le départ, on peut prévoir la catastrophe. Ils sont cinq — Ralingue, Papa, Lucien Troche, Vantier et Dagoutte, le menuisier, — cinq en tout, dans la camionnette qui remorque la motopompe. Avec Besson, le garde-chasse, M. Heaume qui ne compte guère et moi qui ne compte pas du tout (et qui, de retour chez Binet, ai dû supplier Papa de me laisser monter à L’Argilière dans la Panhard), nous serons huit. Derrière nous, au village, Ruaux s’égosille en vain. Presque tous les sauveteurs, harassés, se sont rendormis et ceux qui consentent à rouvrir un œil doivent le refermer aussitôt en grognant : « Ça va comme ça. J’en ai fait assez pour cette nuit. C’est un peu le tour des autres. Il a fallu perdre un temps fou pour récupérer le matériel, rembobiner les tuyaux, remettre tout en ordre de marche, refaire le plein d’essence chez Dussollin, le garagiste, dont le distributeur était verrouillé. Bref, les premiers secours, montant vers L’Argilière, ont bien deux heures de retard. »

— Ohé ! la Paludière, par où onc courez-vous ? fredonne dans mon dos le père Besson, qui est le flegme même (et ne connaît du reste que cette unique chanson).

— À quoi bon ! Tout sera brûlé quand nous arriverons, crie au contraire un Ralingue effondré.

Les deux voitures marchent de front, la Panhard sur la gauche de la camionnette, au mépris du code. On s’interpelle d’une voiture à l’autre. Papa, lui, ne dit rien. Cramponné au volant, il talonne l’accélérateur, il fonce. Certes, tout à l’heure chez Binet, la rallonge sur l’épaule et l’extincteur en mains, il semblait frappé de stupeur. Il murmurait comme les autres : « Nous sommes frais » et, comme les autres, il ajoutait : « Un salopard dans la commune ! Mais pourquoi ? Mais qui ? » Blanc de rage et mâchonnant son pouce, il écoutait le valet qui racontait d’une voix entrecoupée :

— Le salaud ! En cinq endroits qu’il a foutu le feu ! Cinq ! L’écurie, le grenier, la remise et le fenil. Le patron m’a crié : « Le téléphone ne marche pas… Prends la jeep et saute à Saint-Leup. » La Jeep ! Eh bien ! oui ! Les quatre pneus crevés ! Et crevés aussi les pneus de mon vélo. Alors j’ai couru… Qu’est-ce qu’on fait, Ralingue ? Qu’est-ce qu’on fait ?

Ralingue, atterré, n’en savait rien. M. Heaume non plus. Mais mon père s’est vite ressaisi. C’est lui qui a rattrapé l’adjoint, retrouvé Ruaux, retrouvé Troche, décidé quelques hommes à le suivre, jeté des ordres précis qui ont triomphé de leur terreur et de leur affolement :

— Binet, tu surveilleras ta grange tout seul. Je te laisse l’extincteur. Si par hasard le feu reprend, c’est simple : tu renverses l’appareil et tu retires la goupille. Mais, attention ! Dirige ton jet, n’arrose pas la flamme au petit bonheur, prends-la par la racine… Toi, Caré, tu téléphones à la brigade, à la sous-préfecture, aux compagnies voisines, pour demander du renfort, dare-dare. Enfin, toi, Ruaux, tu sonnes, tu resonnes, tu rassembles tout ce qui peut tenir debout, tu expédies les gens là-haut, par tous les moyens, en auto, à moto, à vélo ou même à pied. Nous, on file.

*

Et il file, il file, prenant si sèchement les virages que son coude s’enfonce dans les côtes du valet, coincé entre lui et Ralingue. Bien entendu, la camionnette glisse sur le goudron mouillé, mais ces légers dérapages n’incitent pas mon père à ralentir et il ne consentira pas à descendre au-dessous de quatre-vingts avant d’y être contraint par la côte de la Queue-du-Loup, rampe à fort pourcentage, localement fameuse, qui, après avoir servi de test à la vigueur des chevaux au long des âges, fait encore le désespoir des vieilles mécaniques et des coureurs de troisième catégorie. À mi-pente, tout de même, il faut bien passer en seconde.

— Saleté de côte ! jette Papa, poussant son levier avec humeur.

— Enfin, d’en haut, on va voir ce que ça donne du côté de L’Argilière, dit M. Heaume, dont la Panhard prend trois longueurs à la camionnette.

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