L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Si tu voyais ce que Maman nous a ramené ! Elle en avait plein son panier. Nous en avons au moins pour toute la semaine.
Le tressaillement de ma mère m’avertit… Voyons, voyons, qu’avais-je donc dit ? Elle en avait plein son panier… Façon de parler, simple formule, car les gâteaux, le morceau d’alise, le petit pâté de lapin en croûte, les restes friands, tout était sur la table. Cervelle, ma cervelle, que vas-tu chercher ? Pourquoi faut-il que je me glisse aussitôt dans ces failles qui permettent toujours d’aller au cœur des secrets ? Ma phrase la gênait, le panier la gênait. Elle était donc rentrée avec un panier au bras, ma mère. Mais ce n’était pas le panier dont l’évocation devait l’ennuyer. Que faisait l’autre bras ? Impitoyable, je remontais dans sa pensée, je la forçais, comme une truite force le barrage d’amont : « Plein, son panier… Qu’est-ce à dire ? Céline dormait à mon retour. Dormait ou faisait semblant de dormir ? A-t-elle vu ce que je faisais de mes deux coudes ? Non, elle ne peut pas m’avoir surprise, à moins d’être aux aguets dans la cuisine — et pourquoi s’y serait-elle embusquée ? Elle était dans son lit. Dans notre lit. Donc dans la chambre d’où, même éveillée, il lui est impossible de rien voir puisque cette chambre ne donne pas sur la rue. Elle ne pourra témoigner que de l’heure indue. Et encore !… Le réveil n’était pas remonté. L’étonnant tout de même est qu’elle parle d’un panier plein, alors que je l’ai vidé sur la table, en arrivant, et remisé dans l’armoire aux balais. » Car elle l’avait remisé dans l’armoire aux balais, le panier. Je l’avais vu, à cette place qui n’était pas la sienne, en allant décrocher mon cabas.
— Comme tu cours ! Comme tu cours, Maman !
Ma mère avait redressé le menton. Elle prenait toujours cet air-là quand elle venait de subir les remarques acidulées de ma tante Colu, quand elle sortait de chez elle en disant : « Et puis zut ! Elle en pensera ce qu’elle voudra. Je ne vais pas me mettre martel en tête. Je n’ai de comptes à rendre à personne ! » Elle avait cet air-là le jour (récent, il n’y a pas deux mois : c’était la veille de l’incendie Daruelle) où elle avait eu avec Papa une scène plus terrible que toutes les autres, le jour où, pour la première fois, elle avait osé me dire : « Écoute, Céline, tu es grande maintenant, il faut que tu saches… Ton père et moi… Ce n’est plus possible. La seule solution, c’est le divorce. Ce n’est pas admis dans ce pays-ci, mais je ne peux pas faire autrement. Il y a dix ans que nous devrions être séparés. Ton père s’y est toujours opposé. Pour divorcer, il faut un grief, et je n’en ai pas contre lui. Et puis il y a toi… Je ne te laisserai jamais à ton père. Aide-moi, Céline. Toi, il t’écoutera peut-être. Dis-lui… » Elle n’avait pas eu le temps de finir : je n’étais plus dans la pièce…
— Comme tu cours !
Faisant la navette, je venais d’arriver à la hauteur de ma mère, qui me saisit l’épaule, y crispa les doigts, et nous fîmes encore cent mètres, en silence, tandis que je songeais : « Sans moi, n’est-ce pas, sans moi, Maman, comme tout serait simple ! Tu ne serais plus que celle dont on disait au Louroux : “Quand on voit Eva, on comprend le père Adam.” Je sais, je sais, tu as épousé un garçon fait comme les autres, un beau garçon même, si j’en crois cette étonnante photo qui trône encore sur le buffet. Tu as épousé un beau garçon avant la guerre… pour récupérer ce pauvre Papa, ce monstre, il faut dire le mot, ce monstre à peine pensionné (car la hideur, même à cent pour cent, n’a pas de cours) qui t’oppose un refus candide, une conduite irréprochable (car, la hideur, ce n’est pas non plus un grief), qui prétend s’imposer à toi pour toute la vie, toute la vie, toute la vie. Victime d’une victime, voilà ce que tu es. Mais pourquoi en faire une troisième ? Toute ta vie, c’est aussi toute la mienne. » Mais la main de ma mère sur mon épaule se crispait plus fort, me faisait mal. Je le voyais bien, au fur et à mesure que nous nous rapprochions de la maison, l’agacement faisait place en elle à la rage, la rage à l’exaspération. J’aurais pu crier pour elle : « Maudit géranium qui fait son signal rouge à la fenêtre ! Maudite baraque… — Maman, Maman, j’y vis aussi ! — Maudite baraque où, selon ton père, nous avons passé quinze mois “inoubliables” ! Quinze mois qu’il me fait payer depuis bientôt quinze ans ! » Elle n’eut pas la patience d’attendre, de faire vingt mètres de plus pour soustraire ses fureurs aux oreilles complaisantes des voisines ; le fiel lui remonta d’un seul coup à la bouche :
— Un bleu de fichu, une journée de fichue ! jeta-t-elle par-dessus son épaule. Ce ne sont ni Oudare, ni Ralingue, ni la commune qui te les paieront.
Maigre coup. Le grand pas calme de Papa n’en fut pas troublé.
— J’ai fait mon devoir, dit-il avec un peu d’emphase.
— Ton devoir ! Tu parles ! Si comme pompier tu obtiens toujours d’aussi beaux résultats, comme agent d’assurances tu pourras bientôt prendre ta retraite.
Cette flèche-là était meilleure, mais n’allait pas loin. Je m’étais aussitôt rejetée vers mon père, puisque c’était lui, cette fois, l’attaqué. Je bouillais. Un peuple de fourmis me courait sur la langue. Taisez-vous donc ! Quand saurez-vous vous taire ? Les lèvres de ma mère s’entrouvraient, découvrant de petites canines très blanches, si bien frottées au dentifrice et qui cherchaient à mordre. Seule, une bonne méchanceté lui rendrait enfin supportable le goût de sa salive. N’en trouvant pas, elle se rabattit sur la première inspiration venue, trouva plaisante l’idée de se payer la tête de Papa (je ne trouve pas d’autre explication), de lui jeter, comme ça, pour le plaisir, un bon gros mensonge. Elle s’arrêta carrément, fit volte-face et lança tout à trac :
— À propos, tu m’as demandé à quelle heure j’étais rentrée… Très tôt, mon cher, très tôt. Quand je suis partie, Binet venait de crier au feu et, quand je suis arrivée, le clairon commençait à sonner. J’ai même été étonnée de ne pas te trouver à la maison. Tu as fait vite pour t’habiller…
— Très vite, tu penses ! dit Papa.
Il y avait une petite faille dans sa voix. Ses prunelles pourchassèrent soudain celles de ma mère, qui se dérobèrent. Refusait-il de croire à cette fable ? Après tout, je devais l’apprendre plus tard, elle était vraie. Partiellement vraie. Maman était bel et bien rentrée, à cette heure-là, mais seulement pour cinq minutes : le temps de troquer ses escarpins, qui lui faisaient mal, contre des souliers plats. Cependant Papa, sans cesser de la tenir sous le feu de ses prunelles, enchaînait avec une apparente conviction :
— Je pensais bien que tu étais rentrée tôt. Entre les deux incendies, je suis allé chercher une rallonge au magasin et, en passant devant la maison, j’ai vu de la lumière.
— De la lumière !
Exclamation regrettable. Le ton, où perçait un rien d’étonnement — un rien de trop, — démentait tout le reste.
— Eh bien ! dit Papa, puisque tu étais là.
Cousu de fil blanc ! J’avais envie de crier : « Attention ! » Mais Maman s’enferra :
— C’est juste, dit-elle, j’ai rallumé un instant pour aller aux water.
Presque aussitôt je la vis changer de couleur en me regardant : « As-tu allumé ? » me demandaient ses yeux. Faute de savoir que moi, non plus, je n’étais pas là, elle s’engageait dans un dédale de suppositions. Sauf fantaisie de ma part, qui, en effet, aurait pu allumer ? Si Papa était vraiment passé devant la maison, il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir de la lumière. Donc, il inventait. Avec son air de lui tendre la perche, l’astucieux ! Il inventait un détail inexact pour qu’elle le confirmât, étourdiment, et par là même avouât qu’elle mentait. Mais je pouvais aussi avoir allumé. Autre problème ! Si j’avais allumé, sans raison apparente, je pouvais aussi bien m’être plus tard embusquée dans la cuisine. Quelle confusion ! Quel climat ! Mensonge pour mensonge… Maman me regardait toujours, elle sourit, comme si elle m’était reconnaissante de mon silence — ou de mon sommeil. Moi, je me sentais honteuse et coupable de je ne sais quel péché par omission, j’affectai de tirer un bout de langue, de sautiller sur un talon : me réfugier dans la petite fille que je n’étais plus, que je n’aimais pas être, c’était encore à ma portée. Et Maman, qui s’était tassée, qui donnait l’impression d’être dominée, serrée de près — pourtant Papa n’avait même pas tiqué, — se redressa peu à peu, se mit à fouiller dans son sac pour y prendre sa clef. Je pus enfin lever les yeux, chercher ceux de mon père. Comme j’en étais sûre, ils ne posaient pas de questions, ils ne me demandaient pas de témoigner contre elle.