L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
VI
À quatre heures et demie, Papa sortit de la maison et apparut dans la cour où, profitant d’un bon vent d’équinoxe, nous étions en train d’étendre des draps. Il avait fait peau neuve : pantalon rayé, veste grise, cravate grise, feutre gris posé sur son passe-montagne noir (ou plutôt sur un passe-montagne identique, car il en avait tout un jeu)… C’était son habituelle tenue de tournée. Mais la sacoche aux quittances manquait.
— Ça continue ! fit Maman.
— Oui, ça continue ! Lucien est déjà parti, cria Julienne qui, de l’autre côté du grillage, sur une lessive identique, disposait des épingles à linge de plastique multicolore.
Papa ne daigna pas entendre. Il se baissa, posa soigneusement une pince au bas de la jambe droite de son pantalon, puis au bas de la jambe gauche et, levant disgracieusement la cuisse, enfourcha son vélo. La lèvre et le front bas, ma mère le suivit des yeux jusqu’au tournant, visiblement écœurée par son allure de petit encaisseur empalé sur sa selle et maniant à bout de bras les poignées d’un guidon haut relevé. « Pas de danger qu’une auto me l’écrase, celui-là ! » marmonna-t-elle, tandis que son mari abordait le virage sur un sage coup de frein et un sage coup de sonnette. Je ne dis rien, mais, pour la punir, au lieu de rester à la maison et de l’aider, je sautai sur mon vélo, moi aussi, et rejoignis Papa.
Sous la présidence de la Panhard, une dizaine d’autos stationnaient devant la mairie, tandis qu’un piquet de gendarmes pilonnait les détritus laissés par les marchands de légumes et qui n’avaient pas été balayés (Ruaux, à qui ce soin incombait, se remboursant encore de sa nuit). Pour la même raison, les tables et les tréteaux mis à la disposition des fermières n’avaient pas été enlevés : elles subissaient l’assaut des gosses, qui jouaient au feu sous la conduite d’Hippolyte Gaudian, et le poids des curieux qui surveillaient les allées et venues, tirant de leurs cigarettes d’interminables bouffées et de leur cervelle d’interminables commentaires.
— Colu et, bien entendu, sa fille ! fit l’un d’eux.
La remarque n’était pas pour nous déplaire. Nos vélos, l’un dans l’autre emmêlés, furent confiés à un tilleul, et, me tenant par le gras du bras, Papa s’engouffra dans le colonnoir, espèce de hall couvert sur lequel était bâtie la mairie et qui servait de salle des ventes, de dancing, de théâtre, de forum, voire d’entrepôt, selon les nécessités du moment. Une assemblée confuse y tenait séance, enfumait les piliers. Émergeant d’un brouillard bleuâtre, un photographe se précipita, flanqué d’un griffonneur que Le Petit Courrier avait déjà envoyé à Saint-Leup lors de l’incendie de la ferme Daruelle.
— Monsieur Tête-de-Drap ?… Une minute, s’il vous plaît.
— Je m’appelle Colu, dit Papa sans s’arrêter.
Les éclairs de magnésium nous poursuivirent. Le journaliste essaya de manœuvrer, tourna autour d’un pilier, se retrouva devant nous, le Bic à fleur de carnet.
— Le grand héros de l’affaire me dira bien…
— Vous dire qui, vous dire quoi ? bougonna le héros. On a eu le feu, on n’a pas pu l’éteindre, on n’est pas trop fier… Voilà. Pour le reste, je n’en sais pas plus que vous.
Le journaliste allait insister, quand il aperçut quatre paires de vieilles moustaches craonnaises — drues, tombantes et couleur queue de vache — appartenant à quatre hommes largement culottés de velours. C’étaient les quatre sinistrés, ceux de la veille et ceux des trois derniers mois : Oudare, Binet, Daruelle et Petitpas. Ils venaient sans doute d’être entendus et descendaient l’escalier à la queue leu leu, rudes, muets, l’indignation aux pommettes, leurs fortes mains râpant la rampe de tous leurs cals. Le journaliste fit un bond vers son photographe en criant :
— Prends ça, petit père ! C’est trop beau.
Nous en profitâmes aussitôt pour filer. Je venais de reconnaître la salopette de Lucien Troche, posté à l’extérieur d’un cercle de gens graves réunis autour de M. Heaume. Suivi de mon père, je me glissai derrière son dos, silencieusement. Parrain m’aperçut, mais, engagé dans une discussion quasi officielle, ne put que cligner de l’œil. Dépassant tout le monde d’une bonne tête, il souriait large et paraissait prendre un vif plaisir à écouter les opinions, les gloses et les répliques qui fusaient de toute part, sans qu’on pût même savoir qui parlait.
— Le chien n’a pas aboyé. Donc, c’est un familier.
— Il a pu être empoisonné, puis brûlé. N’oubliez pas qu’on ne l’a pas retrouvé.
— Le seul indice, ce sont les empreintes.
— De quelles empreintes voulez-vous être sûr quand cent personnes sont passées après l’incendiaire ?
— Si… si… Dans le jardin de Binet, près de la vanne du vivier et sur le raccourci de L’Argilière, on trouve partout la même empreinte. Une botte de caoutchouc, pointure 43…
— Une botte de caoutchouc ! Tout le monde en porte.
— Du 43 ! La taille la plus fréquente…
— Oui, mais il y a le clou ! fit une voix péremptoire.
C’était celle de Ralingue, qui dans la discussion avait de l’autorité.
— Un clou très particulier, continuait-il. Un clou de tapissier, à tête étoilée, fiché dans l’angle gauche du talon. Un clou qui n’a l’air de rien, mais qui lie les deux affaires.
— Un peu faible, le lien ! me souffla Papa dans l’oreille.
Troche, qui avait entendu, branla sa tête rousse, pour approuver, puis m’écarta du coude.
— Ne te serre pas contre moi, Céline. Je suis plein d’huile.
— Si c’est pour nous débiter des sornettes de cet acabit-là qu’Amand nous a convoqués ce soir, moi, je m’en vais, reprit Papa, toujours à mi-voix.
— Tu as vu le juge ?
De l’index, Papa fit signe que non. Du menton, Troche lui indiqua la direction de l’escalier, et nous allions nous éclipser quand M. Heaume, dédaignant le capitaine, réclama l’avis du sergent :
— Ah ! monsieur Colu ! Ne partez pas, monsieur Colu. Je disais à l’instant que la première chose à faire était d’acheter une sirène et une motopompe plus puissante. Qu’en pensez-vous ?
Lucien s’effaça pour laisser passer Papa qui ôta son chapeau, par politesse, mais surtout pour se donner une contenance, car il ne savait jamais quoi faire de ses mains. Il n’ignorait pas au surplus que, déchapeauté, son crâne de drap en imposait, tyrannisait l’œil des gens, conférant à son propriétaire l’importance que prend toujours dans le décor un objet insolite.