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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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*

Je me réveillai à dix heures. Ma mère me secouait.

— Eh bien ! tu l’auras faite, la grasse matinée. Tu ne m’as même pas entendue me lever.

Je ne l’avais surtout pas entendue se glisser à côté de moi dans le lit. Malgré la présence sur le second oreiller d’un pyjama froissé — car elle mettait des pyjamas, ma très jeune mère ! — s’était-elle seulement couchée ? Je la regardais avec une sourde irritation. Son regard avait de l’assurance, sa voix aussi. Elle disait en brossant mes affaires :

— Il y a eu le feu. Ton père n’est pas encore rentré. Oh ! Céline, peut-on arranger une jupe de cette façon-là ! Tu n’as plus dix ans.

Simple protestation de ménagère, pour la forme. Elle n’insista pas, ne me demanda pas où étaient passés mes bas, jetés sous le lit. Elle semblait ne se douter de rien. Plus exactement : ne pas vouloir se douter de quelque chose. Son bras s’enroula autour de mon cou et, pour la première fois, son baiser me fut pénible. Bouche trop grasse, trop chaude. Et pourquoi sur son visage cette douceur chiffonnée, ce velouté las ? Et pourquoi ce gros parfum ?

— Dépêche-toi, Céline. Nous allons au marché. Tu prendras cinq kilos de sucre chez Candel, pour la gelée de coing. Moi, je ferai les autres courses… Allons, saute ! Je t’ai ramené de la noce un tas de bonnes choses, tu sais !

Cinq minutes plus tard, nous partions, bras dessus, bras dessous. Rien qu’à nous voir bâiller toutes les deux, il était facile de deviner que nous n’avions ni l’une ni l’autre dormi notre compte. Nous marchions sans souffler mot. Maman « était dans sa tête ». Moi aussi. Je pensais à mon père, à M. Heaume. Pourquoi s’attardaient-ils ? Au bout de la rue des Franchises, Maman me lâcha.

— Va, dit-elle en me glissant un billet de mille dans la main.

*

Je traversai la place. Elle était noire de monde, ce qui n’avait rien d’inattendu un jeudi, jour de marché. Mais, comme on pouvait le prévoir, la foule ne ressemblait pas à la cohue ordinaire, émaillée de « tope là ! », de jurons calmes, de rires lourds et d’appels au chaland. Il s’agissait, au contraire, d’une foule réservée, peu bruyante — ce qui à la campagne est toujours mauvais signe — et scindée en petits paquets où l’on parlait bas, avec des mines longues, des regards en dessous, des gestes sévères. On se serait dit en période d’élections. Et encore ! Seules, les élections législatives étaient capables de fournir assez d’émotion, de remuer assez de rancunes pour donner aux gens des têtes pareilles et les maintenir sur la place, enracinés dans leurs palabres. En me glissant entre les groupes, je n’entendais parler que de l’incendie. Et sur quel ton !

— Un type comme ça, disait le géomètre à sa belle-sœur, Mme Dagoutte, si on le prend, pas de pitié ! Il n’y a qu’à l’abattre !

— Iaqualabatte, iaqualabatte ! répétait son neveu Jules, l’innocent, qu’on appelait Simplet-la-Goutte et qu’on apercevait toujours, la morve au nez, le sourire aux oreilles, remorquant au bout d’une ficelle un abominable corniaud, mi-roquet, mi-épagneul, qui répondait au doux nom de Xantippe.

Plus loin, un fermier soufflait dans l’oreille d’un autre fermier :

— Moi, maintenant, si j’entends du bruit, la nuit, je décroche mon fusil. Et je te jure que je n’y glisserai pas du sel ! Ni même du sept ! Des chevrotines, oui.

Partout ailleurs, aux abords du café Caré ou du café Belandoux, citadelles masculines, comme devant la Coopé, citadelle féminine, les mêmes phrases tombaient des mêmes moues. « Une honte, madame… Nous ne sommes pas protégés… Une pompe, ça ? Dites une seringue… Je vous accorde Bertrand, mais que voulez-vous qu’il fasse ? »

Cette rumeur l’emportait sur celle des commères qui discutaient d’ordinaire plus pointu. Dans le coin des épingles, c’est-à-dire des fermières vendant sur tréteau ou à même le panier, on ne savait plus saisir la cliente par le bras. L’antienne à deux voix, qui doit être clamée pour être efficace, se murmurait, ne franchissait pas son mètre. C’est à peine si j’entendis : « Ma bette !… Mon cardon !… À ce prix-là, vos douzaines !… C’est que la saison s’avance, ma jolie : l’œuf cher, c’est le poulet bon marché… » Marie du Massacre (une fermière, chez nous, porte le plus souvent le nom de sa ferme), la plus forte en gueule à trois lieues, ne disait rien et, mélancolique ou terrorisée, découpait comme une tarte une immense citrouille au cœur plein de graines retenues par des filets visqueux. À trois pas d’elle, un croupion de dinde sous le bras, Madeleine, la cuisinière du château, dodelinait du chignon en face de la bonne du curé, une Polonaise dont personne n’avait jamais pu prononcer le nom et qu’on appelait Varsovie (ce qui pour beaucoup passait pour un prénom, à peine plus bizarre que celui de la bonne précédente, qui s’appelait Octavie).

— Monsieur, disait-elle, c’est un homme qui ne s’affole pas ! Quand il est parti, cette nuit, il a dit à Madame : « Pas de poulets de redevance, cette année ! Mais, si ça continue, nous n’aurons bientôt plus que des fermes neuves… »

Comme je la frôlais, Madeleine interrompit tout net un commentaire, se tut une seconde et murmura :

— Tiens, voilà justement la petite Tête-de-Drap.

Mon nez se fripa. Colu, Colu… Il n’existait pas de Céline Tête-de-Drap, mais une Céline Colu, fille d’Eva et Bertrand Colu, et qui détestait être affublée du surnom paternel. Retenant une impertinence, je me mis à trotter plus vite, gagnée par l’inquiétude. Pourquoi la vieille avait-elle dit : « Tiens, voilà justement… » ? Était-il arrivé quelque chose à mon père depuis la nuit ? J’achetai en vitesse mon sucre chez Candel. Puis, traînant mon sac plein, je repartis à la recherche de Maman. Nous avions oublié de convenir d’un rendez-vous. Où était-elle ? Chez Coquerault pour le lard ou à la Ruche pour l’eau de Javel ? J’optai pour la Ruche et n’y trouvai personne. Mais, comme j’en ressortais, une caravane composée de la camionnette des pompiers, d’une 4 CV, d’une Simca-huit et de la Panhard déboucha sur la place. Un grand mouvement se fit dans la foule, dont le brouhaha devint plus intense, et qui s’agglutina autour des voitures, malgré les protestations du garde champêtre qui réglait vaguement la circulation.

— Les voilà ! criait-on.

— Dégagez, voyons ! Dégagez !

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