L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Qui refoulait…, rectifie Papa. Un réservoir ! Vous pensez ! Il y a beau temps que cette bouilloire a dû éclater. Où est la mare ?
— Il y a le vivier, derrière, de l’autre côté du jardin, dit le valet.
— Combien de mètres ?
Urbain hésite.
— Je ne sais pas, moi ! Deux cents mètres, peut-être.
— Bon.
Les mains de Papa, lentement, passent sur son crâne de drap : c’est sa manière de réfléchir. Ralingue, débordé, incapable de prendre une décision, s’efface de plus en plus. M. Heaume répète : « Ce que c’est beau ! » et pense moins à l’action qu’au spectacle. Les hommes reculent toujours, pas à pas, poursuivis par de brusques volées d’escarbilles, appelant de tous leurs vœux un ordre de repli. Tous pourtant savent bien que Papa n’en fera rien, qu’il tentera quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose. Ils n’ont pas tort. Papa se secoue, bondit vers la motopompe et, tandis qu’il débloque lui-même le crochet d’attelage, jette d’une voix péremptoire :
— Lucien, gare la camionnette plus loin. Elle pourrait brûler. Toi, Dagoutte, et toi, Besson, emmenez la pompe avec Urbain. On attaque le feu par derrière en prenant l’eau dans le vivier.
— Et par où passe-t-on ? demande Besson. Le chemin de ronde est impraticable.
— Passez à travers champs. Et n’oubliez pas la pince ! S’il y a des clôtures, coupez-les.
Il n’a pas un regard pour moi, pour M. Heaume, pour Ralingue, qu’il laisse sans consignes. Estimant inutile de préciser le rôle qu’il s’est assigné, il se jette en avant.
— Rendez-vous au milieu du jardin, ajoute-t-il sans se retourner.
— Où vas-tu ? crie Ralingue.
— M’assurer qu’il n’y a personne dedans !
— Arrête, Papa ! C’est de la folie !
J’allais me jeter derrière lui. M. Heaume me rattrape par un bras. Papa pique droit sur la fournaise, mais ne s’y jette point. Son infaillible coup d’œil a repéré ce que les autres n’ont pas vu : une fenêtre basse du corps d’habitation qui donne sur l’extérieur et ne vomit pas de flammes. Après avoir couru jusqu’au point extrême où il est possible de tenir debout sans être boucané vivant, il se laisse tomber, gagne le pied du mur à plat ventre et, abrité par celui-ci, rampe jusqu’à la fenêtre. Là, il se relève, empoigne la barre d’appui, fait un rétablissement et, en trois coups de pied, se fraye un passage à travers les carreaux.
— Compris ! dit Besson en le voyant disparaître.
— Gros malin ! dit Ralingue. Il ne verra rien. Même si ça ne brûle pas encore là-dedans, ça doit être plein de fumée et, comme il n’a pas de masque, il faudra bien qu’il sorte pour respirer.
Papa ressort en effet presque aussitôt, en faisant de grands gestes de dénégation. En sautant, il rate son coup et boule durement. Ce qui ne l’empêche pas de repartir comme une flèche et d’enfiler le chemin de ronde, en pleine zone torride. Tandis qu’il galope, son bras s’élève de nouveau, faisant cette fois un geste impératif que Ralingue interprète correctement.
— Allons-y, dit-il.
La motopompe s’ébranle.
Vingt mètres plus loin, elle culbute dans un fossé. Besson et Vantier l’en retirent sans dommage. Comme nous commençons à la pousser sur le pré, Troche, qui vient de mettre la voiture à l’abri, nous rejoint.
— Après tout, dit-il, on pourrait peut-être passer par le chemin de ronde. Tête-de-Drap y est bien passé.
— Oui, mon rouquin, dit Ralingue, mais figure-toi qu’il ne marche pas à l’essence, lui.
La motopompe repart, roulant sur l’herbe grasse. Malheureusement, pour répondre aux exigences du système de pâture dit « rotatif » — que M. Heaume en tant que propriétaire trouve profitable et en tant que maire tient à montrer à ses électeurs paysans comme « une réalisation typique d’un gentleman-farmer épris d’agriculture moderne », — les Oudare ont dû diviser leurs prairies en un grand nombre de petits pacages successifs. Il faut s’arrêter cinq fois pour couper ces ronces métalliques, tendues raides sur des piquets de châtaignier et qui chantent sous la pince comme les cordes d’une contrebasse. En se détendant, l’une d’entre elles me déchire ma jupe, une autre fauche le chapeau de M. Heaume. Enfin, débouchant d’un dernier pâtis, nous atteignons le sentier qui longe le jardin. Je dis : nous… On se doute que je n’y suis pas pour grand-chose.
— Par ici ! dépêchez-vous.
C’est la voix de Papa qui nous a largement devancés. Il n’est plus seul. Un petit groupe gémissant l’entoure.
— Les Mar sont là ! dit Ralingue, soulagé.
Tous les Oudare (les « Mar », dit-on, parce que le père Martial, époux de la mère Marie, ont trois enfants prénommés Marguerite, Marine et Marcel)… Tous les Oudare sont là, en effet, immobiles, accablés et comme paralysés par le désespoir. Réfugiés dans la cabane aux outils tant qu’il a plu, ils viennent d’en sortir et, les bras ballants, contemplent d’un air hébété l’incendie qui dévore leur bien. Malgré l’ardeur du brasier tout proche, les femmes, habillées à la diable, se recroquevillent dans leurs blouses de Vichy et frissonnent nerveusement. Depuis deux heures, ils font le compte de leurs pertes. La mère parle de ses draps, des draps de fil « qui n’avaient seulement jamais été retournés ». Le fils ne se console pas de n’avoir pu sortir la jeep. Marguerite et Marine, échevelées, palpitantes, appuyées l’une sur l’autre, sein contre sein, se lamentent sur le sort probable de leur chien et l’appellent de temps en temps d’une voix perçante : « Friqui ! Friqui ! » Elles m’aperçoivent et crient sur le même ton : « Céline ! Céline ! » Mais je n’irai pas les rejoindre. Je ne peux jamais m’associer aux femmes, encore moins à leurs cris. Je préfère l’attitude du père, tassé dans son pantalon de velours, les bras croisés, tous muscles noués. Il invective les siens : « Tes draps ! Si je m’en fous de tes draps ! Et le clebs… Il est bien question du clebs ! On a tout perdu, oui ! » Puis il se tourne vers le feu et, d’un air égaré, l’encourage : « Alors quoi ! Et la porcherie… Il ne reste plus que ça à bouffer. Qu’attends-tu ? » Ralingue, qui arrive, la main tendue, les condoléances au bord des lèvres, est fraîchement accueilli :
— Te voilà, toi ! Et avec ta médaille encore ! Ah ! je leur ferai de la réclame aux pompiers de Saint-Leup ! Ça brûle depuis minuit, mon salaud… Tout y est passé. Tout. Vous m’avez tout laissé perdre.
— Nous revenons d’un autre sinistre, dit Ralingue piteusement.
— On doit sauver la porcherie, dit Papa. Dévidez, les gars, dévidez.
Ralingue lève le nez. Le feu fait rage sur cette façade comme sur l’autre, mais il n’a, en effet, pas atteint la porcherie, bâtiment d’angle sans toit commun avec le reste et n’y attenant que par le mur d’enceinte. Cependant le vent, qui est en train de tourner, rabat les flammes de ce côté. Les porcs doivent déjà être asphyxiés, car ils ne crient plus.
M. Heaume admire toujours avec passion. Le feu danse dans son œil violet, fixe, tandis que le regard de l’autre, le bleu, tourne autour de l’incendie. Oudare s’approche de lui et gronde :
— Les soues, ils veulent nous sauver les soues ! Vous et moi, nous perdons dix millions de bêtes et de baraques, mais on va nous sauver trois soues en torchis… ! Et ta compagnie nous le déduira, hein, Bertrand ? Faut bien qu’il reste un bout de mur pour qu’elle puisse discuter…
Papa, qui en entend bien d’autres en pareil cas, hausse les épaules.