L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
Renonçant à me frayer un passage, je contournai la place pour aller me poster devant l’épicerie Ralingue. « Céline ! » cria Maman, qui bavardait devant la boutique. Avec Julienne évidemment. Avec l’indispensable Julienne Troche, sa « sœur de communion », voisine et confidente. Enveloppées dans les mêmes blouses de satinette bleue à pois blancs, coiffées ou plutôt casquées de la même manière — à la Jeanne d’Arc, — elles se tenaient toutes deux contre l’éventaire aux légumes, cabas jumelés, derrières jumelés, humeurs jumelées. Leurs sourcils n’annonçaient rien de bon, leurs quatre prunelles noires mitraillaient la foule qui s’entr’ouvrait enfin pour laisser passer une étrange cohorte, composée de M. Heaume, de l’adjoint, du brigadier Lamorne, de deux civils propriétaires de ces serviettes jaunes, de ces tranchants plis de pantalon qui dénoncent les gens de justice, et d’une demi-douzaine d’hommes méconnaissables, innommables, tenant du charbonnier comme de l’égoutier, enduits des pieds à la tête, visage compris, d’une véritable carapace de boue et de cendres. Tous étaient muets, sauf M. Heaume, aussi sale que les autres, mais qui poussait en avant sa grosse rosette du mérite agricole et s’appliquait à faire la petite bouche pour débiter des politesses :
— Vous devez être bien fatigués, messieurs… et vous n’avez même pas déjeuné… Je m’en voudrais de vous retenir plus longtemps. Ces dames, certainement, s’impatientent…
Maman et Julienne firent un pas en avant. Les hommes s’éparpillaient déjà, lourds, exténués. Je vis Dagoutte s’éloigner, titubant, comme s’il était ivre. Seul, Ralingue, qui, loin du danger, reprenait son assurance et son grade, faisait l’important, lançait aux échos :
— Ronflez bien, les gars. Mais tâchez de passer à la mairie ce soir. M. Giat-Chebé, le juge d’instruction, sera là.
Les deux mains sur le ventre, l’épicier rentra chez lui entre deux haies de clients. Alors seulement je vis s’avancer mon père qui, lui, au contraire, hors de l’action, redevenait toujours silencieux, effacé.
— Te voilà tout de même ! fit Maman.
Je me précipitai. Elle m’écarta d’une bourrade :
— Ne touche pas ton père, tu vas te salir.
Lucien Troche, qui suivait Papa, ne fut pas mieux reçu.
— Ah ! t’es beau ! jeta Julienne.
Les deux amis se regardèrent d’un air désabusé, haussèrent chacun une épaule et, sans mot dire, emboîtèrent le pas de leurs femmes.
— Tu ne pourrais pas porter quelque chose, non ? dit encore ma mère.
Papa prit un cabas : le mien. Puis il se ravisa et prit aussi celui de Maman.
Nous habitions, les Troche et nous, dans la rue des Angevines — donc dans le quartier bas, — deux maisons presque identiques, situées l’une en face de l’autre : le 6 et le 7. Mais Julienne, au premier tournant, fut accrochée par sa belle-mère. Maman continua seule, en prenant bien soin de garder deux mètres d’avance sur son mari. Depuis la guerre — plus exactement depuis la mutilation de Papa, — elle ne marchait jamais à côté de lui en public. Elle le distançait toujours de deux ou trois mètres et, si par hasard il essayait de remonter à sa hauteur, elle s’arrangeait pour raser le mur en me tenant par la main, très au large, sur les trottoirs étroits du village, de telle sorte que Papa n’y pût trouver place et fût obligé de descendre sur la chaussée. Depuis trois ou quatre ans, j’avais compris, je ne me prêtais plus à cette manœuvre. Mais Papa demeurait à sa place.
— Eva !
Ma mère tressaillit, suspendit son pas une seconde, puis repartit. Quand Papa avait quelque chose à lui dire, il attendait d’être à la maison : c’était l’usage. Et comme un échange de plus de dix phrases entre eux ne donnait pas un dialogue, mais une scène, c’était la prudence.
— Eva !
Maman allongea le pas. Une conversation dans la rue, jamais de la vie ! À peine daignait-elle, en cas de besoin, jeter quelques mots par-dessus son épaule, sans ralentir, souvent sans même tourner la tête.
— Eva !
— Quoi ?
Cette fois, Maman s’arrêta pile, furieuse. Une main de mon père venait de se poser sur son bras. Une main de Papa ! Elle la regardait, cette main sale, avec indignation.
— Eva, à quelle heure es-tu rentrée hier soir ?
— Ça te regarde ?
Jamais mes parents ne se posaient de questions sur leur emploi du temps. Ils vivaient côte à côte, sans se consulter et s’observant comme le chat et le serin, à travers une cage de petites obligations. Étonnée, je regardai Papa : sous le casque de drap, sous le masque de boue, il était absolument froid, indifférent. Ses prunelles bleues (pas le même bleu que celui du bon œil de parrain : un bleu plus ciel) n’exprimaient rien, restaient immobiles entre leurs paupières rouges qui ne cillaient même pas. Mais Maman avait envie d’être odieuse. Sa bouche se plissa, ses narines palpitèrent : « Avec ça qu’il sent mauvais ! » murmura-t-elle. Incapable de cacher son dégoût, elle effaça son épaule sur qui pesait toujours une main sale, elle recula. J’étais outrée, mais mon père ne daigna pas faire attention. De l’épaule de sa femme, sa main retomba sur l’épaule de sa fille, dont la tête se coucha pour effleurer cette main, du coin de la lèvre, et il reprit d’une voix neutre, dépourvue de toute passion :
— Si je te demande ça, c’est que, selon l’heure où tu es rentrée, ton témoignage peut présenter quelque intérêt pour l’enquête. Tu travaillais chez les Gaudian, hier soir, et les Gaudian habitent à deux pas des Binet.
— Je m’occupe bien de ça !
Maman repartit vivement, et cette fois je ne lui donnai pas tort, sans lui donner raison. À quoi bon ce débat ! Qu’ils s’épargnent, qu’ils m’épargnent ! Pendant cinquante mètres, je me trouvai seule entre eux, indécise, déchirée, complice de l’un comme de l’autre. Ah ! comme il est difficile de faire un agent double au pays de la tendresse ! Peu à peu, je me rapprochai de Maman, puisque pour l’instant c’était elle qui semblait menacée. À quelle heure elle était rentrée ? Je n’en savais rien. Cela n’avait aucun intérêt. Personne n’ignorait que, un sarrau jeté sur sa belle robe, elle avait d’abord fait son boulot de cordon bleu, depuis le vol-au-vent jusqu’à la bombe glacée ; personne n’ignorait qu’elle était ensuite passée dans la salle pour chanter : En revenant de Craon (version locale de En revenant de Suresnes), Minuit, chrétiens, La pomponnette, Où allez-vous petite ? et pour danser ces dernières danses qui sont arrivées à exterminer la violette et les quadrilles. Trop sûre d’y rencontrer Papa, elle n’était certainement pas allée au feu, où d’ailleurs elle aurait gâtée sa robe, et plus tard, quand l’accordéon s’était tu, par bienséance, elle avait dû se lancer avec les plus enragés, les plus jeunes, avec ce terrible petit Hippolyte, frère du marié, avec Claude Hacherol, son cousin, à la poursuite du nouveau couple qu’il est d’usage d’aller dénicher et qu’on trouve toujours après ces longues fouilles, ces errances, entrecoupées de rires troubles, de chants rauques et de conciliabules… Qu’elle y trouvât plaisir, j’enrageais d’y penser. Mais c’était ainsi, et ça ne regardait pas Papa. Je jetai un coup d’œil, en passant, dans la glace du pharmacien qui me renvoya l’image de ma mère : une femme svelte, aux jambes et à la poitrine parfaites, très capable de me supporter sans dommages, moi qui lui rappelais que seize (mon âge), plus dix-sept (âge d’Eva Torfoux au moment de son mariage), plus un (honorable délai) ont toujours fait trente-quatre. « Quand le compte des ans passe le compte des dents… tu commences à les perdre, et bien d’autres choses avec ! » disait la grand-mère Torfoux. Bah ! Maman n’en avait pas une seule de cariée. Soudain, je me retournai vers mon père et, pour briser le silence, avec les meilleures intentions du monde, je gaffai sombrement :