La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Quand ils m’ont demandé Là-Haut si je voulais reprendre du service sur Terre, chez un petit couple charmant qui se lamentait de ne pas avoir d’enfant et qui faisait des neuvaines pour en obtenir un tout beau, tout chaud, tout doré, je les ai considérés longuement, la Josiane et le Marcel, et je les ai trouvés attendrissants. Généreux, méritants, crémeux, pas cons. Alors j’ai dit, oui, je veux bien. Mais c’est ma dernière mission. Parce qu’on est bien plus peinard Là-Haut, parce que j’ai plein de choses à y faire, de livres à lire, de films à voir, de trucs à inventer, de formules à trouver et c’est bien connu, sur Terre, c’est pas une partie de plaisir. C’est quasiment l’Enfer. On vous met sans arrêt des bâtons dans les pieds. On appelle ça la jalousie, l’envie, la méchanceté, la sournoiserie, l’appât du gain, ça a plein de noms comme les Sept Péchés capitaux et ça vous ralentit. Si vous arrivez à mener à bout une ou deux idées, vous êtes vernis ! Prenez l’exemple de Mozart. Je le connais bien. C’était mon voisin Là-Haut. Regardez comment il a fini sur Terre : jalousé, copié, ridiculisé, dans la misère. Et pourtant il n’y a pas plus charmant et rieur que lui ! Un vrai bonheur ! Une symphonie !
Mais bon…
Il avait discuté de son départ avec Mozart qui lui avait dit, pourquoi pas, ce sont des braves gens… Moi, si je n’avais pas ma Marche turque à reprendre parce que je me suis laissé aller à quelques facilités, à une série d’arpèges un peu vantards, je descendrais bien leur jouer un air au piano, une petite Sonate pour Deux vieux heureux en si majeur. Il pouvait faire confiance à Mozart. C’était un type bien. Modeste et enjoué. Ils venaient tous lui rendre visite, Bach, Beethoven, Schumann et Schubert, Mendelssohn, Satie et plein d’autres encore, et il causait avec eux sans se pousser du col. Ils causaient surtout boutique, croche et double croche, tout un bazar auquel il ne connaissait rien. Lui, c’était plutôt les équations, la craie, le tableau noir. Il avait fini par dire « oui » et il était descendu chez Josiane et Marcel. Une brave petite mère, un brave petit père. Deux amours d’humains longtemps empêtrés dans du malheur, mais que le Ciel avait décidé de récompenser en fin de vie pour services rendus à l’humanité.
La joie des deux petits vieux quand il était arrivé ! Ils criaient au miracle. Ils allumaient des cierges. Ils s’élevaient en prières, bredouillaient de félicité. Surtout lui. Il en claquait des dents ! Il brandissait son enfant comme un trophée, l’exhibait, l’installait au bout de son bureau et lui expliquait ses affaires. Passionnant, d’ailleurs. Le Vieux était vraiment affûté. Malin, mais malin ! Il vendait sa camelote dans le monde entier. Fallait l’entendre barguigner ! Il se régalait quand Marcel l’emmenait au bureau. Il ne pouvait pas vraiment participer parce qu’il était prisonnier de ce corps de bébé balbutiant et titubant, mais il se démenait comme un beau diable dans sa chaise pour lui envoyer des signes. Parfois, Marcel comprenait. Il clignait des yeux, se demandait s’il n’avait pas la berlue, mais l’écoutait. Il lui parlait chinois, anglais, lui faisait lire des bilans, des analyses de financiers, des comptes rendus d’études. Il ne fallait pas qu’il se plaigne : avec le Vieux, il était gâté. Il avait de l’intuition céleste. La corvée, c’étaient les autres : ceux qui lui bavaient dessus et faisaient des grimaces de pitres ! Au-dessus de son berceau, les bouches devenaient des gargouilles terrifiantes. Ils lui offraient des jouets débiles. Des peluches muettes, des livres en tissu avec une lettre par page, des mobiles qui l’empêchaient de dormir. La prochaine fois qu’il redescendrait – s’il devait y avoir une prochaine fois ! – il s’incarnerait directement en Mathusalem. Sauterait l’enfance et ses déboires. D’après Mozart, ce n’était pas possible. Fallait passer par les bavoirs ! Il en connaissait un bout, Mozart, sur les vies antérieures : il les cumulait. Sinon, comment crois-tu que j’aurais écrit la Petite Musique de nuit, à six ans et demi ? Hein ? Parce qu’il y avait du vécu derrière. Des vies et des vies de compositeurs ignorés que j’ai vengés d’un seul coup de plume sur la portée ! D’ailleurs, si je réfléchis un peu, celle-là aussi faudrait que je la réécrive, elle est un peu ritournelle, non ? Qu’est-ce que t’en penses, Albert ?
Et là-dessus, pas le temps de répondre, on l’avait expédié sur terre, dans une clinique ravissante du seizième arrondissement de Paris, France. On se battait Là-Haut pour descendre dans cette clinique. Quatre étoiles. Du personnel réputé. De l’attention sourcilleuse. Un bain chaud et des caresses dès l’arrivée. Sa vie avait bien commencé. Félicité, confort, petites fesses au chaud et deux bons gros amours joufflus penchés sur la grenouillère bleue. C’est quand la Soucoupe Volante s’était pointée que les choses s’étaient gâtées. La première fois qu’il l’avait vue, il avait eu un geste réflexe : il avait fait le signe de défense qu’on apprend Là-Haut pour se défendre du Malin, les pouces et index en losange tendu vers l’adversaire et les chevilles croisées. Il avait verrouillé l’entrée. Elle n’avait pas pu l’atteindre. Mais il avait échoué à protéger sa mère. C’est elle qui avait tout pris.
Il était temps qu’il reprenne les choses en main.
Qu’il neutralise la Soucoupe Volante. C’est d’elle que venaient tous leurs ennuis. Selon le vieil adage policier : à qui profite le crime ? lu dans un papier de Carambar. Pas mal, les blagues Carambar. Ça permettait de vous remettre d’équerre quand on tombait sur Terre. Ça vous mettait vite au courant des grandes tendances du monde. Et puis c’était un des rares trucs qu’on pouvait lire, bébé, hormis les livres en tissu avec une voyelle par page. Tu parles d’une lecture ! Fallait se taper les rideaux pour avoir une phrase entière !
Il avait bien réfléchi en mâchonnant son Carambar et en avait déduit que la Soucoupe Volante leur avait jeté un sort. Elle avait fait un pacte avec les forces du Mal et ni vu ni connu Abracadabra je t’embrouille ! Ensuite, un jour où la Petite Niaise l’avait laissé devant la télé – il passait tout son temps devant la télé à regarder des spectacles débiles, attendrisseurs de cervelle –, il avait vu un truc qui lui avait rappelé quelque chose. Une sorcière qui jetait des sorts en plissant le nez. C’était bizarre d’ailleurs parce que ce programme-là avait obtenu un grand succès. Tout le monde le regardait, enchanté, mais personne n’y croyait. Ils appelaient ça du divertissement. Les pauvres ! S’ils savaient… Le divertissement, il pouvait avoir deux ailes dans le dos ou deux cornes au front et c’était pas la même tambouille ! Une autre fois, il avait vu un film, assis sur son tas de caca que la Niaise Sournoise changeait quand l’envie l’en prenait, qui s’appelait Ghost. Ils disaient que ça avait été un blockbuster. Ça voulait dire qu’il avait eu un succès fou. Et au lieu d’écouter l’enseignement du film, qui expliquait exactement comment ça se passait Là-Haut, ils n’avaient retenu que l’histoire d’amour ! La belle Demi Moore qui pleurait en tournant sa glaise. Ce jour-là, il avait tapé comme un fou sur son Lego pour rameuter la population et leur faire comprendre que c’était ça. Exactement ça ! Le Bien et le Mal. La Lumière et le Noir. Les démons qui se faufilent partout et la Lumière qui lutte contre le Diable. Que dalle ! Ils avaient vu que dalle. Il devenait fou à taper sur tout ce qu’il trouvait. Il avait mordu son poing jusqu’au sang avec sa seule dent et on l’avait chapitré. « Il est violent, tout de même », disait Josiane en écarquillant les yeux. Pas violent ! bavait-il en éructant : clairvoyant !