La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Sa voix était pâteuse. Elle s’effondrait sur la table de la cuisine et sa main molle et hésitante cherchait le verre à tâtons.
Joséphine la prit par le bras, la releva, la dirigea doucement vers la chambre d’Hortense. Elle l’allongea sur le lit, la déshabilla, lui ôta ses chaussures et la fit glisser sous les draps.
— Tu laisseras la lumière dans le couloir, Jo ?
— Je laisserai le couloir allumé…
— Tu sais ce que je voudrais ? Je voudrais quelque chose d’immense. Un immense amour, un homme comme dans ton Moyen Âge, un preux chevalier qui m’emmènerait, qui me protégerait… La vie est trop dure, trop dure. Elle me fait peur…
Elle délira encore un moment, se tourna sur le côté et s’endormit aussitôt d’un sommeil lourd. Bientôt, Joséphine l’entendit ronfler.
Elle alla se réfugier dans le salon. S’allongea sur un canapé. Cala un coussin contre son dos. Les événements se bousculaient dans sa tête. Il faudrait que je les reprenne un par un. Philippe, Luca, Antoine. Elle eut un petit sourire triste. Trois hommes, trois mensonges. Trois fantômes qui hantaient sa vie en robe blanche. Pelotonnée sur elle-même, elle ferma les yeux et vit les trois fantômes danser sous ses paupières. La ronde s’arrêta et la silhouette de Philippe émergea. Ses yeux noirs brillaient dans son songe, elle aperçut la pointe rougeoyante de son cigare, respira la fumée, compta un rond, deux ronds qu’il laissait échapper en arrondissant la bouche. Elle le vit au bras de Dottie Doolittle, il l’attirait par le col de son manteau, la plaquait contre la porte d’un four dans sa cuisine et l’embrassait en posant ses lèvres chaudes et douces sur ses lèvres à elle. Ça lui faisait un creux dans le ventre, un creux de douleur froide qui grandissait, grandissait. Elle plaqua les mains sur son corps pour empêcher le creux de grandir.
Elle se sentit très seule, très malheureuse, elle posa la tête sur l’accoudoir et pleura doucement, à petits sanglots comptés, avec le soin parcimonieux de la comptable qui ne veut pas perdre un sou. C’était sa manière de refuser de se laisser entraîner dans le flot du chagrin. Elle pleura, le nez dans sa manche, jusqu’à ce qu’elle entende en écho d’autres sanglots. De longs gémissements, une lente mélopée en réponse à sa plainte.
Elle releva la tête et aperçut Du Guesclin. Les pattes jointes, le cou allongé, il lançait sa plainte vers le plafond, la modulait comme une scie musicale, l’amplifiait, l’atténuait, la reprenait, les yeux clos en un chant de sirène désespéré. Elle se jeta vers lui. L’enlaça, le couvrit de baisers, répéta à s’en saouler « Du Guesclin ! Du Guesclin ! » jusqu’à ce qu’elle se calme, jusqu’à ce qu’il se taise et qu’ils se regardent tous deux, étonnés par ce jaillissement de larmes.
— Mais qui es-tu, toi ? Qui es-tu ? Tu n’es pas un chien ! Tu es un humain.
Elle le caressait. Il était chaud sous ses doigts et plus dur qu’un mur en béton. Il reposait sur ses pattes fortes et musclées et la contemplait avec l’attention d’un enfant qui apprend à parler. Elle eut l’impression qu’il l’imitait pour mieux la comprendre, pour mieux l’aimer. Il ne la quittait pas des yeux. Rien ne l’intéressait qu’elle. Elle reçut son amour comme une boule chaude et sourit à travers ses larmes. Il semblait lui dire « mais pourquoi tu pleures ? Tu ne vois pas que je suis là ? Tu ne vois pas tout l’amour que j’ai pour toi ! ».
— Et tu n’es pas encore sorti ! Tu es vraiment un chien remarquable ! On y va ?
Il remua de la croupe. Elle sourit en pensant qu’il ne pourrait jamais remuer de la queue, qu’on ne verrait jamais s’il était content ou pas. Elle pensa qu’il faudrait acheter une laisse et puis, elle se dit qu’elle ne servirait à rien. Il ne la quitterait jamais. C’était écrit dans son regard.
— Tu ne me trahiras pas, toi, dis ?
Il attendait en dansant de l’arrière-train qu’elle se décide à sortir.
Quand elle remonta, elle entrouvrit la porte de la chambre de Zoé et Du Guesclin alla se coucher au pied du lit. Il tourna en rond sur le coussin, le renifla avant de se laisser tomber lourdement dans un profond soupir.
Zoé dormait enroulée dans un lainage. Joséphine s’approcha, reconnut un pull-over, le toucha des doigts. Elle regarda le visage heureux de sa fille, le sourire sur ses lèvres et comprit que c’était le pull de Gaétan.
— Fais pas comme moi, murmura-t-elle à Zoé. Ne passe pas à côté de l’amour sous prétexte que tu y es si peu habituée que tu ne le reconnais pas.
Elle souffla sur le front chaud de Zoé, souffla sur ses joues, sur les mèches de cheveux collées dans son cou.
— Je serai là, je veillerai à ce que tu n’en perdes pas une miette, je mettrai toutes les chances de ton côté…
Zoé soupira dans son sommeil et marmonna « Maman ? ». Joséphine prit le bout de ses doigts et les baisa :
— Dors ma beauté, mon amour. Maman est là qui t’aime et qui te protège…
— Maman, balbutia Zoé. Je suis si heureuse… Il a dit qu’il était amoureux de moi, maman, amoureux de moi…
Joséphine se pencha pour recueillir ses paroles dans l’agitation du rêve.
— Et il m’a donné son pull… Je crois bien que j’ai le zazazou.
Elle eut un petit tressaillement et retomba dans un profond sommeil. Joséphine remonta le drap, arrangea le pull et quitta la chambre en refermant doucement la porte. Elle s’adossa au mur et pensa, c’est ça le bonheur, retrouver l’amour de ma petite fille, emmêler mes doigts, mon souffle à ses doigts, à son souffle, immobiliser ce moment, le faire durer, m’y enfouir, le déguster, lentement, lentement, sinon le bonheur s’éloignera avant que j’aie pu le goûter.
Junior avait un an. Il avait décidé qu’il était temps de s’affranchir. Ça suffit comme ça. J’ai assez joué au bébé pour les amuser. À moi de prendre les manettes parce que en ce moment, le monde, il fait la toupie dingo.
Il s’était dressé, avait fait quelques pas mal assurés, était retombé sur son paquet de couches – celles-là, il les garderait pas longtemps, tarderait pas à les balancer, a-t-on idée de laisser un paquet de caca entre les jambes d’un petit ange ? –, il s’était relevé et avait recommencé. Jusqu’à ce qu’il traverse sa chambre sans encombre. Ça n’était pas si difficile de mettre un pied devant l’autre et ça facilitait grandement la vie. Il commençait à avoir des irritations aux coudes et aux genoux à force de ramper.
Puis il avait levé les yeux sur la poignée de la porte de sa chambre. Quelle idée de l’avoir enfermé ! On ne lui facilitait vraiment pas la tâche. Ce devait être une manie de cette gamine mal dégrossie qu’on lui avait imposée comme nounou. Une niaise sournoise occupée à lire des magazines débiles et à encaisser les billets que lui donnait la Soucoupe Volante pour acheter ses confidences. Tout allait à vau-l’eau dans la maison. Sa mère gisait, prostrée, au lit. Son père pleurait misère en se grattant le crâne et avait de l’eczéma partout : sur le cou, les coudes, les sourcils, les bras, les jambes, le torse et même sur le testicule gauche, celui du cœur. On entendait une mouche voler et plus une seule cascade de rires ! Plus de visiteurs, plus de déjeuners bien arrosés, plus d’odeurs de cigare qui lui piquaient le nez, plus les mains baladeuses de papa pelotant maman qui se laissait aller avec le rire de gorge qu’il aimait tant. Oh ! Marceeel ! Marceeel ! Ça roulait dans sa poitrine comme un chaud gargarisme et ça chantait la mélodie du bonheur. Plus rien. Un grand silence, des mines de trépassés et des pleurs enterrés au fond des gorges étranglées. Ma pauvre maman, on t’a jeté un sort, je le sais bien. Y a que les médecins pour parler de dépression. Les imbéciles ! Ils ont oublié d’où on vient, ils ont oublié qu’on est reliés au Ciel et qu’on est touristes sur Terre. Comme la plupart des gens, d’ailleurs ! Ils se croient très importants et pensent qu’ils maîtrisent tout : le ciel et la terre, le feu et le vent, la mer et les étoiles. Ils se la pètent. À les entendre, ils ont même créé le monde ! Ils ont tellement oublié d’où ils venaient qu’ils se vantent d’être plus forts que le Bien et le Mal, les anges et les diables, Dieu et Satan. Ils pérorent du haut de leur petite cervelle d’humains. Invoquent la Raison, le Un + Un, le Pas-vu-Pas-cru et croisent les mains sur leur bedaine en se moquant du naïf qui accorde foi à ces billevesées. Moi qui, il y a encore peu, étais assis auprès des anges et me la coulais douce, je sais. Je sais qu’on vient de Là-Haut et qu’on y retournera. Je sais qu’il faut choisir son camp, je sais qu’il faut se battre contre l’autre camp et je sais que les méchants d’en face ont rapté Josiane et qu’ils en veulent à sa binette. Pour qu’Henriette récupère ses pépettes. Je le sais. J’ai beau faire mes premiers pas, je n’ai pas oublié d’où je viens.