La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Hervé Lefloc-Pignel.
Iris porta le verre à ses lèvres et murmura :
— Bel homme ! Très bel homme !
— Il est marié, Iris.
— N’empêche qu’il est séduisant… Tu connais sa femme ? Elle est comment ?
— Blonde, fragile, un peu perturbée…
— Ah ? Ce ne doit pas être un couple très uni. Il est venu sans elle, ce soir.
Joséphine commença à débarrasser. Iris demanda s’il ne restait pas un peu de vin. Joséphine proposa d’ouvrir une bouteille.
— J’aime bien boire un peu le soir… Ça m’apaise.
— Tu ne devrais pas boire avec toutes les pilules que tu prends encore…
Iris lâcha un long soupir.
— Dis, Jo, je pourrais rester chez toi ? J’ai pas envie de retourner à la maison… Carmen me fout le cafard.
Joséphine, penchée au-dessus de la poubelle, raclait les assiettes avant de les mettre dans le lave-vaisselle. Elle pensa si Iris reste, finie mon intimité avec Zoé. Je venais à peine de la retrouver.
— Cache ta joie, petite sœur ! ricana Iris.
— Non… C’est pas ça, mais…
— Tu préférerais pas ?
Joséphine se reprit. Iris l’avait si souvent accueillie chez elle. Elle se tourna vers sa sœur et mentit :
— On a une vie si tranquille. J’ai peur que tu t’ennuies.
— T’en fais pas ! Je m’occuperai. À moins que tu ne veuilles vraiment pas de moi.
Joséphine protesta, mais non, mais non. Si mollement qu’Iris en fut vexée.
— Quand je pense au nombre de fois où je vous ai recueillies, toi et les filles. Et toi, au premier service que je te demande, tu te butes…
Elle s’était servi un autre verre de vin et discourait. Étourdie par l’alcool, elle ne surprit pas le regard furieux, mais blessé de Joséphine. Tu ne nous as pas « recueillies », Iris, tu nous as « accueillies », c’est différent.
— Toute ma vie, j’ai été là pour toi ! Je t’ai aidée financièrement, je t’ai aidée moralement. Tiens, même le livre, tu ne l’aurais pas écrit sans moi ! J’ai été ton souffle, ton ambition.
Elle fut secouée par un petit rire ironique.
— Ta muse ! On peut le dire ! Tu tremblais à l’idée d’exister. Je t’ai forcée à sortir ce qu’il y avait de meilleur en toi, j’ai fait ton succès et voilà comment tu me remercies !
— Iris, tu devrais arrêter de boire…, suggéra Joséphine, les mains crispées sur une assiette. Tu dis n’importe quoi.
— Ce n’est pas vrai, peut-être ?
— Ça t’arrangeait bien que je sois là. Les filles étaient une compagnie pour Alexandre et, moi, je servais de tampon entre Philippe et toi !
— Parlons-en de celui-là ! À l’heure qu’il est, il doit s’envoyer en l’air avec Miss Doolittle ! Dottie Doolittle ! Quel drôle de nom ! Elle doit s’habiller en rose bonbon et avoir des bouclettes !
Elle est brune ou blonde, Miss Doolittle ? se demanda Joséphine en versant de la poudre dans le lave-vaisselle. « Transitoire », avait dit Alexandre. Ça voulait dire qu’il n’était pas amoureux. Qu’il s’amusait. Qu’il en trouverait une autre et une autre et une autre. Joséphine avait fait partie de la ribambelle. Une guirlande, le soir de Noël.
— Je me demande s’il m’a trompée quand on vivait ensemble, continuait Iris en vidant son verre. Je ne crois pas. Il m’aimait trop. Qu’est-ce qu’il m’a aimée ! Tu te rappelles ?
Elle souriait dans le vide.
— Et puis un jour, ça s’arrête et tu sais pas pourquoi. Un grand amour, ça devrait être éternel, non ?
Joséphine courba brusquement la tête. Iris éclata de rire.
— Tu prends tout au tragique, Jo. Ce sont les aléas de la vie. Mais tu ne peux pas savoir, toi, tu n’as rien vécu…
Elle regarda son verre vide et se resservit.
— En même temps, à quoi sert d’avoir tellement vécu ? À émousser les sentiments ?
Elle soupira :
— Mais la douleur, elle, ne s’émousse pas. C’est étrange d’ailleurs : l’amour s’use, mais la douleur reste vivace. Elle change de masque, mais demeure. On ne finit jamais de souffrir alors qu’on finit, un jour, d’aimer. La vie est mal faite !
Pas si sûr, se dit Joséphine, la vie précipite des événements que l’imagination n’oserait pas enchaîner. Elle se souviendrait longtemps de cette journée. Qu’avait-elle voulu lui dire, la vie ? Réveille-toi, Joséphine, tu t’endors. Réveille-toi ou rebelle-toi ?
— Je n’ai plus rien. Je ne suis plus rien. Ma vie est finie, Jo. Détruite. Pliée. Poubelle.
Joséphine lut l’effroi dans les yeux de sa sœur et sa colère tomba. Iris tremblait et ses bras enserraient son torse en une étreinte désespérée.
— J’ai peur, Jo. Si tu savais comme j’ai peur… Il m’a dit qu’il me donnerait de l’argent, mais ça ne remplace pas tout, l’argent. L’argent ne m’a jamais rendue heureuse. C’est étrange quand tu y penses. Tout le monde se bat pour avoir toujours plus d’argent et est-ce que le monde est meilleur ? Est-ce que les gens vont mieux ? Est-ce qu’ils sifflent dans la rue ? Non. Avec l’argent, on n’est jamais satisfait. On trouve toujours quelqu’un qui en a plus que soi. Peut-être que t’as raison et qu’il n’y a que l’amour qui remplit vraiment. Mais comment on apprend à aimer ? Tu le sais, toi ? Tout le monde en parle, mais personne ne sait ce que c’est. Tu répètes tout le temps qu’il faut aimer, aimer, mais où ça s’apprend ? Dis-moi.
— En s’oubliant, murmura Joséphine, terrifiée par l’état de sa sœur qui divaguait en vidant et en remplissant son verre.
Iris éclata d’un rire sarcastique.
— Encore une réponse que je ne comprends pas ! On dirait que tu le fais exprès. Tu pourrais pas parler clairement ?
Elle dodelinait de la tête, jouait avec ses cheveux, tapotait une mèche, la roulait, la déroulait, s’en cachait le visage.
— De toute façon, c’est trop tard pour apprendre. C’est trop tard pour tout ! Je suis foutue. Je sais rien faire. Et je vais finir seule… Une vieille femme comme celles qu’on voit dans la rue. Je t’ai raconté ce mendiant que j’avais croisé, il y a des années ? J’étais jeune à l’époque et je m’étais pas arrêtée parce que j’avais des paquets dans les bras. Il était resté là, sur le trottoir, sous la pluie. On lui marchait dessus et il se poussait pour ne pas gêner…
Elle se frappa le front du poing.
— Pourquoi j’y pense tout le temps à ce mendiant ? Tout le temps, il revient et je prends sa place dans la rue, je tends la main aux passants qui me regardent pas. Tu crois que je vais finir comme ça ?
Joséphine lui lança un long regard, tâchant de percevoir ce qu’il y avait de sincère dans cette terreur. Du Guesclin, à ses pieds, bâilla à s’en décrocher la mâchoire et lui lança un long regard. Il s’ennuyait. Il trouvait Iris pitoyable. Elle repensa à la devise du vrai Du Guesclin : « Le courage donne ce que la beauté refuse. » En fait, se dit Joséphine, elle manque simplement de courage. Elle rêve d’une solution toute faite. D’un bonheur qu’elle n’aurait plus qu’à enfiler comme une robe de soirée. Elle s’imagine princesse et attend son prince. Il prendra sa vie en main et elle n’aura aucun effort à faire. Elle est lâche et paresseuse.
— Allez, viens, tu as besoin de te reposer…
— Tu seras là, Jo, tu me laisseras pas ? On vieillira ensemble comme deux petites pommes fripées… Dis oui, Jo. Dis oui.
— Je ne te laisserai pas, Iris.
— T’es gentille. Tu as toujours été gentille. C’était ta carte à toi, la gentillesse. Et le sérieux aussi. On disait toujours « Jo, c’est une travailleuse, une fille sérieuse » et moi, j’avais le reste, tout le reste. Mais si on n’y fait pas attention au reste, il part en fumée… Tu vois la vie, au fond, c’est un capital. Un capital que tu fais fructifier ou pas… Moi, j’ai rien fait fructifier. J’ai tout dilapidé !