La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Non… C’est pas mal chez ma sœur. C’est pas meublé avec beaucoup de recherche, mais bon… Je préfère être ici qu’à la maison, avec Carmen qui se demande comment monter sur la Croix et s’enfoncer des clous, pour me sauver ! Je ne la supporte plus. Elle est collante, mais collante…
Joséphine avait tassé le thé avec rage dans le filtre et versé la moitié de l’eau de la bouilloire à côté de la théière.
Zoé lui avait demandé la permission d’aller au cinéma, je serai rentrée pour le dîner, promis, j’ai fait tout mon travail, tout pour lundi, mardi et mercredi. Et quand prendras-tu le temps de m’expliquer pourquoi tu m’as fait la tête, pourquoi tu m’as détestée tout ce temps ? songea Joséphine. Zoé avait changé six fois de tenue, faisant irruption dans la chambre de sa mère, demandant : « Ça va comme ça ? Ça me fait pas un gros cul ? » « Et comme ça, on voit pas mes grosses cuisses ? » « Et dis maman, c’est mieux avec des bottes ou des ballerines ? » « Et mes cheveux, je les attache ou pas ? » Elle entrait et sortait, commençait la question dans le couloir, la finissait en se plantant devant sa mère, revenait avec une nouvelle tenue, une nouvelle question, Joséphine avait du mal à se concentrer sur son travail. La discrimination par les rayures. Une belle histoire pour illustrer son chapitre sur les couleurs.
À la fin de l’été 1250, les frères Carmes, de l’ordre du Carmel, débarquent à Paris portant une robe brune et, par-dessus un manteau rayé blanc et brun ou blanc et noir. Scandale ! Les rayures sont très mal vues au Moyen Âge. Elles sont réservées aux gens malveillants, Caïn, Judas, aux félons, aux condamnés, aux bâtards. Alors, quand ces pauvres frères se baladent dans Paris, on se moque d’eux. On les appelle les « frères barrés », ils sont victimes de violences verbales et physiques. Ils sont assimilés au diable. On leur fait les cornes, on se voile la face sur leur passage. Ils logent près du couvent des Béguines, cherchent refuge chez les sœurs, mais elles refusent d’ouvrir leur porte.
Le conflit durera trente-sept ans. En 1287, le jour de la fête de Marie Madeleine, ils renoncent enfin au manteau « barré » et adoptent une chape blanche.
— Mets un tee-shirt blanc, avait conseillé Joséphine, tiraillée entre le XIIIe et le XXIe siècle. C’est flatteur pour le teint, et c’est passe-partout.
— Ah…, avait répondu Zoé, pas convaincue.
Et elle était repartie essayer une nouvelle tenue.
Du Guesclin, enroulé à ses pieds, somnolait. Joséphine avait refermé ses livres, frotté les ailes de son nez, signe de grande fatigue, et avait décidé qu’un peu d’air frais lui ferait du bien. Elle n’était pas allée courir le matin. Iris n’avait cessé de se plaindre, de répéter les mêmes questions sur son avenir incertain.
Elle se leva, enfila une veste, passa dans le salon en faisant signe à Iris qu’elle sortait. Iris répondit en écartant le téléphone et reprit sa conversation.
Joséphine claqua la porte et descendit les escaliers quatre à quatre.
La colère se dilatait en elle, plus noire qu’une vapeur de charbon. Elle était au bord de l’asphyxie. Est-ce que je vais devoir m’enfermer dans ma chambre pour avoir la paix ? Aller me faire mon thé en glissant sur le parquet pour ne pas troubler ses bavardages ? La colère grondait et la vapeur noire embrumait son cerveau. Iris n’avait pas levé un doigt pour mettre ou débarrasser la table du petit déjeuner. Elle avait demandé à ce qu’on lui fasse griller ses tartines, griller doré, pas griller calciné s’il te plaît, et avait ajouté vous n’avez pas du bon miel de chez Hédiard, par hasard ?
Elle traversa le boulevard, atteignit le Bois. Tiens ! remarqua-t-elle, je n’ai pas vu l’affiche de Luca. Cela lui sembla étrange de dire « Luca » et non « Vittorio ». J’ai dû passer à côté sans la remarquer… Elle accéléra le pas, lança un coup de pied dans une vieille balle de tennis. Du Guesclin lui jeta un regard étonné. Pour se calmer, elle repensa à son travail sur les couleurs. Au symbolisme des couleurs. Ce serait son premier chapitre, une exposition avant d’approfondir son propos. Appâter le professeur grognon pour susciter son intérêt. Lui faire engloutir les cinq mille pages qui suivraient… Le bleu était, au Moyen Âge, l’expression de la mélancolie. Cela pouvait être une couleur de deuil. Les mères ayant perdu un enfant portaient la cerula vestis, une robe bleue, pendant dix-huit mois. Dans l’iconographie, la Vierge, habillée de bleu, porte le deuil de son fils. Le jaune était la couleur de la maladie et du péché. Le mot latin galbinus avait donné le français jaune, mot construit sur une racine germanique qui évoque le foie et la bile. Elle s’arrêta et porta la main à sa hanche : elle avait un point de côté. Elle se faisait de la bile, elle fabriquait du jaune ! Le jaune, couleur des envieux, des avares, des hypocrites, des menteurs et des traîtres. Maladie du corps et maladie de l’âme se rejoignent dans cette couleur. Judas est toujours habillé en jaune. Il a transmis sa couleur symbolique à l’ensemble des communautés juives dans la société médiévale. Les juifs furent persécutés, relégués dans des quartiers isolés, « le ghetto » à Rome. Les conciles se prononcèrent contre le mariage entre chrétiens et juifs et demandèrent à ce que les juifs portent un signe distinctif, une étoile qui deviendra la sinistre étoile jaune ordonnée par les nazis qui ont puisé cette idée dans les symboles médiévaux.
Alors que le vert… pense au vert, s’exhorta Joséphine en regardant les arbres, les pelouses, les bancs publics. Hume la chlorophylle qui tombe en brume des feuilles tendres. Remplis tes yeux d’herbe verte, d’aile de canard lissée au vert de l’eau, de la couleur du seau du petit enfant qui parsème son pâté de gazon. Le vert, associé à la vie, à l’espérance, symbolise souvent le paradis, mais s’il est un peu noirâtre, il évoque le mal et il faut s’en méfier. Me méfier du noir qui envahit ma tête. Ne pas suffoquer sous la suie de la colère. C’est ma sœur, c’est ma sœur. Elle souffre. Je dois l’aider. La recouvrir d’un manteau blanc. De lumière. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je ne m’énervais pas auparavant, quand elle me menait par le bout du nez. Je ne broyais ni du jaune ni du noir. J’obéissais. Je baissais les yeux. Je rougissais. Rouge, couleur de la mort et de la passion, les bourreaux étaient habillés en rouge, les croisés portaient une croix rouge sur la poitrine. Rouges aussi, les robes des putains, des femmes adultères. Rouge le sang de la femme qui s’affranchit et se met en colère… Je change. Je grandis telle une adolescente furieuse, enragée contre l’autorité. Elle se mit à rire. Je me mets à mon compte, je fais l’inventaire de mes sentiments nouveaux, je les évalue, je les pèse, j’éprouve du froid, du chaud et je me détache d’Iris, je m’éloigne en rageant comme une enfant, mais je m’éloigne.
Du Guesclin allait et venait autour d’elle. Il trottinait en poussant le museau en avant, au ras du sol, se remplissant d’odeurs. La truffe collée aux traces d’autres quadrupèdes passés avant lui. Il avançait en dessinant des cercles plus ou moins grands. Mais toujours, il revenait vers elle. Elle était le centre de sa vie. En plein jour, on distinguait sur ses flancs des zébrures de chair rose, de ce rose maladif qui signale la peau des grands brûlés et sur la gueule, deux traces noires lui faisaient un masque de Zorro. Il s’éloignait, vagabondait, allait renifler un chien, arrosait un arbuste, une branche posée à terre, repartait, revenait se jeter dans ses pieds, célébrant des retrouvailles après une longue séparation.