La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle le regarda. Torse vraiment trop long, pensa-t-elle en se rapprochant, mais de beaux yeux, une belle bouche, un petit air de corsaire… en me concentrant sur le corsaire, peut-être que…
— Je t’aime, dit-elle en se penchant vers lui.
Il sursauta, surpris, l’embrassa doucement. Il embrassait bien. Il prenait son temps.
— Tu le penses vraiment ?
— Non. Je voulais juste savoir ce que ça faisait de le dire. Je ne l’ai jamais dit à personne.
— Ah…, fit-il, déçu. Je me disais aussi que c’était…
— Un peu précipité… Tu as raison.
Elle lui prit le bras et ils marchèrent vers Regent Street.
Soudain Hortense se figea sur place.
— Mais c’est une vieille !
— Qui ça ?
— La créature dans l’ascenseur, c’est une vieille !
— Tu exagères… Charlotte Bradsburry, fille de lord Bradsburry, avoue vingt-six ans, pour ne pas en reconnaître vingt-neuf !
— Une vieille !
— Une icône, ma chère, une icône de la scène londonienne ! Diplômée de Cambridge, fine littéraire et érudite, attentive à tout ce qui se fait en art, en musique, mécène à ses heures, et généreuse, en plus : elle a la réputation d’une dénicheuse de talents ! Elle met son temps, ses relations au service de jeunes inconnus qui, très vite, deviennent célèbres.
— Vingt-neuf ans ! Il est temps qu’elle trépasse !
— Ravissante et rédactrice en chef de The Nerve, tu sais, ce journal qui…
— The Nerve ! gémit Hortense. C’est elle ? Je suis foutue !
— Mais pourquoi, chère, pourquoi ?
Il avait hélé un taxi qui vint se garer devant eux.
— Parce que j’ai bien l’intention de prendre sa place !
En ce dimanche 24 mai, Mylène Corbier était à son poste. Elle avait remplacé la télévision par une grosse paire de jumelles et espionnait ses voisins. Elle avait hâte de rentrer du bureau pour se glisser dans la vie des autres. Elle tirait la langue, mouillait ses lèvres, poussait des petits cris ou condamnait d’un claquement de langue. Quand elle les croisait, elle gloussait en les regardant. Je sais tout de vous, pensait-elle, je pourrais vous dénoncer si je voulais…
Ce matin-là, il y avait eu une descente de police au cinquième et un couple avait été arrêté. Deux pauvres hères qui étaient repartis, encadrés par un escadron d’hommes qui frappaient le sol du talon de leurs bottes pour avertir les voisins de ne pas enfreindre la loi. Monsieur et madame Wang ne payaient pas l’impôt pour l’enfant supplémentaire. On avait découvert qu’ils avaient deux enfants, dont un qu’ils cachaient quand ils avaient des visiteurs. Il ne sortait jamais ou se glissait dehors, en cachette de ses parents, en empruntant les vêtements de sa grande sœur. C’est ce qui l’avait trahi. Il était tout menu alors que sa sœur était forte. Il flottait dans ses vêtements tel un hanneton dans l’habit de Casimir. Mylène avait repéré les deux enfants depuis longtemps. Elle priait pour que le petit ne soit pas découvert. Il avait de grands yeux noirs effrayés et des épis plein la tête. Elle n’arrêtait pas de prier. Elle avait peur. Monsieur Wei la faisait suivre, elle en était sûre. Elle avait essayé de joindre Marcel Grobz, mais il ne répondait pas à ses appels.
Elle voulait rentrer en France. Je n’en peux plus d’être seule, je n’en peux plus de passer mon temps à travailler, je n’en peux plus qu’on me touche le nez parce que je suis étrangère, je n’en peux plus de leurs karaokés à la télé ! Je veux la douceur angevine.
Les dimanches étaient terribles. Elle restait au lit le plus longtemps possible. Faisait durer l’heure du petit déjeuner, prenait un bain, lisait les journaux, soulignait une adresse, étudiait un maquillage, une coiffure, cherchait des idées à copier. Puis elle faisait un peu de gymnastique. Elle s’était acheté le programme Fitness de Cindy Crawford. Elle n’aurait pas moisi en Chine, elle. Elle serait repartie très vite.
Oui mais qu’est-ce que je fais ? Je repars en laissant mon argent ?
Pas question.
Je vais me réfugier au consulat de France ? Je raconte tout et demande un nouveau passeport ? Wei l’apprendra et me punira. Je peux me retrouver scellée dans un cercueil. Et je n’ai pas de famille en France qui s’alarmera.
J’essaie d’endormir la méfiance de Wei… Qu’il me rende mon passeport. L’idéal serait que je partage mon temps entre la France et la Chine.
Ça ne résoudrait rien. Je ne pourrais pas vivre écartelée entre Blois et Shanghai. Wei le sait très bien, c’est pour ça qu’il ne veut pas que je parte.
Il n’arrêtait pas de lui dire qu’elle était fragile, déséquilibrée. C’est sûr que ça la déséquilibrait qu’il répète ça à tout bout de champ. Elle finirait par le croire. Et ce jour-là, elle serait perdue. Définitivement perdue.
Il concluait en disant qu’elle devait lui faire confiance, s’en remettre à lui, lui qui avait fait sa fortune, lui sans qui elle ne serait rien. Travaillez, travaillez, c’est bon pour votre santé, si vous arrêtez le travail, vous… Et il plaquait ses deux mains dans le dos en mimant une camisole de force. Deux claques qui perforaient ses tympans. Elle frissonnait et se taisait.
C’est vers sept heures du soir que le chagrin la noyait. C’était l’heure terrible. Le soleil se couchait au milieu des gratte-ciel en verre et en acier, tremblotant dans une couche de pollution rose et grise. Dix mois qu’elle n’avait plus vu de ciel bleu ! Elle se souvenait très bien de la dernière fois qu’il y avait eu du bleu dans le ciel : on annonçait la venue d’un typhon et le vent avait soufflé, chassant les nappes grises ! Elle étouffait, elle n’en pouvait plus.
Ce dimanche 24 mai était comme tous les autres dimanches.
Un de plus, soupira-t-elle.
Elle allait écrire une lettre. Ça ne l’amusait plus. Avant, elle jouait à la maman, elle se racontait toute une histoire, elle s’était exilée pour payer les études des enfants, de beaux vêtements. Maintenant, elle ne savait plus. À quoi ça servait si elle devait rester prisonnière ici ?
Lundi soir, elle dînait avec un Français qui faisait fabriquer en Chine des jouets qu’il vendait ensuite aux hypermarchés en France. Il repartait jeudi pour Paris. Elle voulait des nouvelles fraîches, pas des nouvelles pêchées sur Internet. Elle lui demanderait comment étaient les rues, quelle était la chanson qu’on fredonnait, et La Nouvelle Star ? qui était le favori, cette saison ? et le dernier disque de Raphaël ? et les jeans, toujours cigarettes ou pattes d’ef ? Et la baguette, elle avait augmenté ? C’était sa vie, des tranches de vie qu’on lui offrait au-dessus d’un plat dans un restaurant. Une vie par procuration. Les hommes, elle les rencontrait par Internet. Elle n’avait que l’embarras du choix. Ils étaient impressionnés par sa réussite, son appartement. Elle n’attendait rien d’eux, rien qu’un soulagement immédiat, et ils repartaient… qu’est-ce qu’elle chantait déjà sa grand-mère ? Trois petits tours et puis s’en vont ?
Trois petits tours et ils s’en allaient.
Et moi, je reste.
Quand la nuit tombait, elle reprenait ses jumelles et épiait la vie de ses voisins. Ça l’occupait jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller au lit. Elle se couchait en se disant demain ça ira mieux, demain je rappellerai Marcel Grobz, il finira bien par me répondre, il trouvera une solution pour sortir mon argent.
Marcel Grobz… C’était son dernier et son seul recours.
En ce dimanche, en fin d’après-midi, Joséphine, qui avait travaillé toute la journée pour son HDR sur l’histoire des rayures des frères Carmes, décida de faire une pause et d’aller promener Du Guesclin.
Iris avait passé l’après-midi, allongée sur un canapé du salon. Elle regardait la télévision et bavardait au téléphone tout en se massant les pieds et les mains avec une crème, le combiné coincé entre l’épaule et le menton. Elle va mettre du gras sur mon canapé, avait bougonné Joséphine en passant une première fois devant sa sœur pour aller se faire une tasse de thé dans la cuisine. Au deuxième passage, Iris était toujours au téléphone et toujours devant la télévision. Michel Drucker recevait Céline Dion. Iris massait ses avant-bras. Au dernier passage, elle avait changé de position et faisait trois choses à la fois : regarder la télé, parler au téléphone et, coincée en arc de cercle, raffermir ses fessiers.