Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Maria, qui s’occupait de contacter les artistes engagés pour les différentes émissions, lui avait ouvert les portes des studios, et Christmas avait enfin pu voir comment on faisait de la radio. Dans ses moments de liberté, il assistait aux enregistrements ou aux mises en onde en direct. Il allait écouter la musique, mais aussi des émissions comiques ou des débats. Et tous les studios qu’il avait découverts lui étaient rapidement devenus familiers. Il s’était lié avec des techniciens, des réalisateurs de pièces radiophoniques et aussi quelques artistes. Il s’asseyait dans un coin de la salle obscure et il écoutait. Apprenant. Rêvant.
« Je dois monter un mixeur » expliqua-t-il à Maria lorsqu’il la rencontra dans la salle des concerts.
Comme toujours, Maria était radieuse. Elle secoua son épaisse chevelure noire et lui indiqua la console démontée dans la petite pièce du preneur de son. « Elle est tout à toi ! » lança-t-elle — puis, à peine le technicien sorti, elle se mit à caresser le dos de Christmas.
« Cette nuit, j’ai rêvé de toi ! lui murmura-t-elle à l’oreille.
— Et qu’est-ce que je faisais ? lui demanda Christmas, tout en démêlant un enchevêtrement de câbles.
— Comme d’habitude…, répondit Maria.
— Même dans tes rêves ? » rit Christmas.
Maria se frotta contre lui et l’enlaça.
« Bien sûr ! fit-elle. Du coup, ce matin, je n’ai plus envie ! »
Christmas se retourna pour la regarder :
« Je te ferai revenir l’envie ! »
Maria recoiffa sa mèche blonde :
« Tu veux venir au théâtre avec moi, ce soir ? lui demanda-t-elle, sérieuse.
— Au théâtre ?
— Oui, au théâtre ! Victor Arden, un excellent pianiste qui joue aussi pour nous quand il est libre, m’a donné deux billets pour ce soir.
— Et tu veux aller au théâtre avec moi ? interrogea Christmas, stupéfait.
— Ben oui… ça te dit ? »
Christmas se mit à rire :
« Eh bien, aujourd’hui c’est le jour des invitations ! s’exclama-t-il.
— C’est quoi, ton autre invitation ? »
Christmas rit à nouveau :
« Cyril ! Je vais déjeuner chez lui. »
Maria inclina la tête, ses yeux noirs étincelaient :
« Tu es différent de tous les gens que je connais. Aucun blanc n’irait déjeuner chez un noir.
— Tu sais, toi non plus, tu n’es pas tellement blanche, et pourtant… (il cligna de l’œil).
— Oh, pour faire ça, les blancs sont beaucoup moins regardants !
— De toute façon, Cyril vient de découvrir que les Italiens ne sont pas des blancs, sourit Christmas, l’attirant à lui et l’embrassant. Cyril, toi et moi, nous sommes américains, un point c’est tout.
— Quel beau rêve !
— C’est la réalité, Maria ! » affirma-t-il avec détermination.
Maria le dévisagea :
« Tu as le don de faire croire aux histoires que tu racontes, tu sais ! »
Christmas la regarda avec sérieux.
« C’est la réalité, répéta-t-il. »
Maria baissa les yeux et s’écarta :
« Alors, tu viens au théâtre ou pas ? demanda-t-elle tandis que Christmas se penchait à nouveau sur son embrouillamini de câbles.
— C’est où ?
— À l’Alvin. Ils ont à peine fini de le construire. On l’inaugure ce soir, c’est le spectacle d’ouverture. Ils donnent Funny Face, une comédie musicale avec Adele et Fred Astaire, tu sais, le frère et la sœur…
— Lady, Be Good ! s’exclama Christmas. Ma mère chante ça toute la journée ! Quand je vais lui dire que je les verrai, elle en crèvera de jalousie !
— Peut-être que je pourrais dégoter deux billets pour un autre soir…
— Je t’adore, Maria ! s’écria Christmas en l’embrassant. Ce serait fantastique !
— Et ce soir, alors ?
— Mais… comment il faut que je m’habille ? » demanda Christmas, s’assombrissant.
Elle sourit :
« Tu es très beau comme tu es ! Je vais faire un tas de jalouses.
— Maria ! appela un homme en costume cravate surgissant dans la salle des concerts. On commence !
— Je dois y aller ! fit Maria précipitamment. Cinquante-deuxième rue ouest. L’Alvin Theater…
— Funny Face ! » conclut Christmas en faisant une grimace. Maria rit et disparut.
Maintenant, il faisait nuit. Christmas marchait dans les rues sombres de Manhattan sans aucun but précis, et il revivait sa journée.
Le déjeuner chez Cyril avait été source de nombreuses surprises. Christmas avait découvert un coin de la ville qu’il ne connaissait pas du tout. À partir de la cent-dixième rue, là où la verdure de Central Park s’achevait, le décor changeait radicalement, c’était la fin des zones riches et, après quelques blocks, autour de la cent vingt-cinquième rue, c’était le début de ce que l’on appelait les « Negro Tenements », de gros immeubles qui ne différaient en rien de ceux du ghetto du Lower East Side où il avait grandi. Toutefois, Cyril, lui, ne vivait pas dans un de ces grands buildings. Il avait une maison en briques et en bois, semblable à celles que Christmas avait vues à Bensonhurst et, en général, à Brooklyn. Et dans cette bicoque de deux étages mal en point, à la façade dévorée par le froid humide de l’hiver et par la chaleur étouffante des étés new-yorkais, Cyril vivait avec sa femme Rachel, la sœur de sa femme, Eleanore, son beau-frère Marvin — l’activiste des Droits Civils —, leurs trois enfants de cinq, sept et dix ans, la vieille mère de Cyril, grand-mère Rochelle — fille de deux esclaves du Sud et veuve d’un esclave affranchi — et le père du beau-frère, Nathaniel, qui dans sa jeunesse avait été l’ami du père de Count Basie et qui, pendant toute la visite de Christmas, avait martelé un piano droit, peint en vert vif, installé dans la cuisine, accompagné par les bougonnements étouffés de grand-mère Rochelle, qui répétait sans fin que les artistes étaient tous des escrocs et des bons à rien. Christmas s’était attablé et avait dégusté un gratin de patates douces et un gigantesque silure.
Mais ce qui l’avait le plus étonné — en dehors du naturel avec lequel il avait été accueilli dans cette famille —, c’était la cabane que Cyril appelait son laboratoire. A priori ce n’était qu’une ruine, quelques planches instables plantées sur le lopin de terre derrière sa maison — peut-être s’agissait-il autrefois des latrines —, mais Cyril l’avait arrangée et agrandie grâce à des matériaux de récupération et avait fabriqué un bon petit abri. À l’intérieur de ce laboratoire régnait un chaos encore pire que celui de la réserve de la N.Y. Broadcast. Il y avait toutes sortes d’appareils étranges. Christmas les avait examinés un à un, admiratif devant toute l’ingéniosité de Cyril. « Ce sont des prototypes, avait expliqué fièrement celui-ci. Ils sont tous en état de marche. Regarde ! » Alors il avait pris deux longues perches de bois qui s’emboîtaient l’une sur l’autre, atteignant presque six mètres de haut, et il avait attaché la tige ainsi obtenue au mur extérieur de la cabane. Tout en haut de cette perche, une antenne rudimentaire se balançait dans le vent. Cyril avait branché le courant sur une boîte noire, qui avait commencé à grésiller. Puis il avait installé un microphone près du vieux Nathaniel qui, imperturbable, continuait à pianoter, tandis que les femmes faisaient la vaisselle. Enfin, Cyril et Christmas étaient sortis dans la rue et avaient parcouru un block. Cyril avait frappé à la porte d’un drugstore fermé. « Ouvre, le nègre ! » avait-il crié et, quand le propriétaire du petit magasin avait ouvert la porte, riant d’une voix basse et étouffée, Cyril et Christmas étaient entrés. Dans l’arrière-boutique, après avoir laissé chauffer les lampes d’un récepteur radio piteux, Christmas avait clairement entendu les notes du piano, la voix impatiente de grand-mère Rochelle qui criait au vieux Nathaniel d’arrêter, et celui-ci qui répondait qu’il ne pouvait pas car il était l’ami du père de Count Basie. « Alors, qu’est-ce que t’en dis, le blanc ? avait lancé Cyril, mains sur les hanches et torse bombé. Moi aussi, j’ai ma station de radio ! » Christmas était resté bouche bée jusqu’à ce qu’ils regagnent le laboratoire. « Merde, t’es un génie ! » s’était-il alors exclamé. Le chef magasinier avait souri, flatté et gêné, puis avait démonté son dispositif rudimentaire et, enfin, avait soulevé une toile : « Voilà le poste pour ton ami, avait-il dit. Il n’est pas très beau mais il fonctionne » avait-il ajouté en indiquant une vieille casserole qu’il avait trouée pour servir de support aux lampes. « Je les fabrique et je les offre aux noirs du quartier » lui avait expliqué Cyril. Puis il avait demandé le nom des mariés, avait pris un petit pinceau et de la peinture noire, et il avait inscrit sur l’arrondi de la casserole, avec l’écriture tremblante et incertaine d’un enfant : « Santo et Carmelina Filesi ».