Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
— Sarah, ne recommence pas ! protesta mollement son père, sans quitter la route des yeux.
— … et à son sens des affaires, poursuivit sa femme, imperturbable.
— Enfin, elle sort tout juste de cet endroit…
— De cet asile pour les riches, oui » précisa Mme Isaacson, se tournant à nouveau pour dévisager sa fille.
Ruth baissa la tête et serra le paquet de photographies qu’elle tenait en main.
« Et il est bon qu’elle sache que, grâce à toi, nous ne sommes plus riches…
— Sarah, je t’en prie…
— Regarde-moi dans les yeux, Ruth ! » continua la mère.
Ruth leva la tête. Elle aurait voulu se cacher derrière son Leica.
« Si ça devait t’arriver encore, expliqua la mère en la fixant, on ne pourra plus se permettre de t’envoyer dans cet endroit, comme l’appelle ton père… »
Elle aurait voulu se cacher derrière son Leica. Mais elle ne photographierait jamais sa mère, pensa Ruth.
« Sarah, ça suffit ! » explosa M. Isaacson, assénant un coup de poing sur le volant.
Pourtant, il n’y avait pas de force dans ce cri, pensa Ruth. Dans la voix de son père, elle ne retrouvait pas même l’écho de la force du grand-père Saul.
« Je veux que ta fille… au moins elle… reprit la mère en fixant son mari avec un sourire méprisant et glacial, ait le courage de regarder la réalité en face.
— Ne l’écoute pas, Ruth ! » intervint le père, cherchant le regard de sa fille dans le rétroviseur.
Ruth remarqua que son père avait son regard de toujours, plein de faiblesse. Rien de l’éclat lumineux du grand-père Saul.
« Ne l’écoute pas, ma chérie… »
Ni de sa douceur.
« Je vais participer à un projet très intéressant… entama le père mais il s’arrêta et balbutia quelque chose, fuyant le regard de sa fille. Je vais produire un film… » acheva-t-il enfin, à voix basse.
La mère de Ruth le regarda et éclata d’un rire cruel.
« Arrête, Sarah !
— Allez, dis-lui, Ô grand producteur ! et elle ricana à nouveau. Dis-lui, à ta petite chérie ! Dis-lui, quel film tu vas produire !
— Sarah, ferme-la ! »
Mme Isaacson observa son mari en silence. Longuement. Puis elle tourna à nouveau la tête vers la vitre.
« Ton père va investir le peu d’argent qui nous reste… » commença-t-elle à exposer d’un ton neutre.
« Sarah ! » rugit le père, et il freina violemment. La voiture fit une embardée et alla s’arrêter sur le bas-côté.
Le front de la mère heurta le pare-brise. Ruth bascula en avant, son visage cogna contre le siège devant elle et son paquet de photos tomba à terre. Ses clichés s’éparpillèrent partout.
« Je ne te permets pas ! » gronda M. Isaacson, pointant un doigt tremblant vers son épouse.
Celle-ci se toucha le front, à la racine des cheveux. Puis regarda son doigt. Il était couvert de sang.
« Il faudra que tu t’habitues, ma chérie, fit-elle à sa fille d’une voix froide et maîtrisée, en la regardant dans le rétroviseur qu’elle avait tourné afin d’examiner la légère coupure qui marquait sa peau si soignée. L’ambiance à la maison, ce sera ça, maintenant. Ton père a oublié de qui il est le fils, d’où il vient, et qui nous sommes. »
M. Isaacson posa la tête sur le volant :
« Je t’en prie, Sarah… » lâcha-t-il d’une voix pleurnicharde.
41
Manhattan, 1927
« Tu peux être tranquille ! Le 10 mars prochain, pour honorer la mémoire de Harriet Tubman, je ne cracherai pas sur tes affaires ! rit Cyril, agitant un vieux journal sous le nez de Christmas. Et tu sais pourquoi ?
— Parce que je suis un aide magasinier fantastique, et que grâce à moi tu n’es plus obligé d’aller dans les étages ? sourit Christmas.
— Ne dis pas d’âneries ! Si je ne crache sur aucune de tes affaires, c’est parce que tu n’es pas blanc ! (Et Cyril, riant aux éclats, ouvrit le journal sur l’établi). Regarde ! Alabama, 1922. Jim Rollins, un noir plus noir que moi, couche avec une blanche. Miscegenation, mélange des races, un crime grave. Autrefois t’étais pendu pour un truc comme ça, mon garçon ! Mais après, on découvre que la femme avec qui il a couché est italienne. Lis ici… Edith Labue. Et il est acquitté. Parce que, vous les Italiens, pour les Américains vous n’êtes pas blancs ! Vous avez ce qu’ils appellent la « goutte noire » (et il rit à nouveau). Nous sommes presque frères, mon garçon : alors, le 10 mars, je ne te mettrai pas dans ma liste des blancs sur lesquels je crache !
— Où est-ce que tu as dégoté ce journal ? s’étonna Christmas.
— Dans les archives de mon beau-frère. C’est un activiste des Droits Civils pour nous les pov’ Nèg’es, maît’ Ch’istmas, plaisanta Cyril. J’étais en train de parler de toi et il s’est souvenu de cette histoire.
— Dis donc, brother, pourquoi tu parlais de moi avec ton beau-frère ?
— Je lui disais que, pour un blanc, tu n’étais pas si mal. Et en effet, l’explication c’est que tu n’es pas blanc ! rit encore Cyril. Et maintenant, mets-toi au travail, traîne-savate ! On voit vraiment que t’as du sang noir dans les veines, tu n’as pas envie de bosser comme les vrais blancs ! (Puis il tendit une boîte à Christmas). J’imagine que ça t’embête pas trop d’aller monter ce mixeur dans la salle des concerts ? lança-t-il. Mais ne passe pas toute la matinée avec ta belle. Aujourd’hui, on ne travaille qu’une demi-journée, alors il y a beaucoup de boulot. »
Christmas prit la boîte :
« Si je me dépêche, tu m’apprends comment on construit un poste de radio ? Je voudrais en offrir un à un ami qui se marie. »
Cyril le dévisagea un instant en silence, comme s’il devait prendre une décision importante :
« Vu qu’aujourd’hui on ne travaille que le matin, dit-il, si tu n’as rien de mieux à faire, tu peux venir déjeuner chez moi. Je pense que j’ai deux postes déjà prêts.
— Chez toi ? demanda Christmas ébahi.
— Eh ben quoi ? Ça te dégoûte, d’aller chez un nègre ? »
Christmas se mit à rire :
« Tu me le vends combien ? »
Cyril eut un geste de mépris.
« T’es vraiment un demi-blanc, mon garçon ! Quand un noir comme moi te dit qu’il a un poste de radio, et qu’il t’invite à déjeuner chez lui, ça veut dire que le poste, il te l’offre ! Merde, tu comprends décidément rien aux nègres !
— Vraiment ? s’exclama Christmas surpris.
— Vraiment quoi ? Que tu comprends rien aux nègres ? Ça c’est sûr !
— T’es épatant, Cyril ! fit Christmas. Un vrai pote ! Je te revaudrai ça. Je te jure, un jour je te revaudrai ça.
— Mais va t’faire foutre, padrino ! grogna Cyril en se penchant sur son établi. Maintenant, dépêche-toi avec ce mixeur. Tu te rappelles comment on fait, au moins ?
— Oui oui ! fit Christmas en s’élançant vers la porte intérieure.
— D’abord, tu débranches…
— Je sais, brother, je sais ! » et Christmas sortit du magasin, sourd aux ronchonnements de Cyril. Il monta l’escalier au pas de course et se précipita dans la salle des concerts.
« Christmas, ne fais pas de projets pour nous deux, lui avait déclaré Maria après deux semaines passées à essayer tous les endroits de la N.Y. Broadcast où on pouvait faire l’amour. J’épouserai un Portoricain comme moi. » Christmas, souriant, lui avait répondu : « Ça tombe bien, Maria, parce que moi j’épouserai une juive ! » À partir de là, leur relation, dépouillée de tout tourment amoureux, était devenue encore plus passionnée.